Partager l'article ! Murray Rothbard (1926-1995), l'État comme organisation criminelle: Si tout individu vivant en société (à l'exception des malfaiteurs reconnus ...
Si tout individu vivant en société (à l'exception des malfaiteurs reconnus ou occasionnels, comme les voleurs et les « braqueurs » de banques) obtient ses revenus par des méthodes volontaires, soit en vendant des biens ou services aux consommateurs soit en recevant des dons volontaires (legs, héritages, etc.), il n'y a que les hommes d'État qui obtiennent les leurs par la contrainte, en brandissant la menace d'affreuses punitions au cas où l'argent ne viendrait pas. On appelle « impôt » cette violence, bien qu'elle ait porté le nom de « tribut » à des époques moins normalisées. L'impôt est un vol, purement et simplement, même si ce vol est commis à un niveau colossal auquel les criminels ordinaires n'oseraient prétendre. C'est la confiscation par la violence de la propriété de leurs sujets par les hommes de l'État.
Que le lecteur sceptique tente l'expérience très instructive de formuler une définition de l'impôt qui ne s'applique pas
également au vol. Tout comme le voleur, l'homme de l'État exige l'argent à la pointe du fusil ; car si le contribuable refuse de payer, ses biens sont saisis par la force, s'il lui prend envie de
résister à cette prédation, il sera arrêté et, s'il résiste toujours, abattu. Les apologistes de l'État, il est vrai, soutiennent que l'impôt serait, « en fait », volontaire. Il suffit, pour
réfuter cette thèse, de se demander ce qui arriverait si les hommes de l'État renonçaient à leurs impositions et se contentaient de demander des contributions volontaires. Y a-t-il quelqu'un qui
pense vraiment que le Trésor public verrait toujours affluer des fonds comparables aux phénoménales recettes de l'État actuel ? [...]
Il y a eu récemment des économistes pour défendre la thèse de « l'impôt-en-réalité-volontaire », en soutenant qu'il
constitue un mécanisme assurant à chacun que tout le monde contribue à ce qui est désiré à l'unanimité. Par exemple, on postule que tous les habitants d'une région souhaitent la construction d'un
barrage par les pouvoirs publics ; or, si X et V contribuent volontairement au financement du projet, ils ne sont pas certains que Z et W, eux, n'esquiveront pas leur responsabilité. C'est
pourquoi tous les individus, X, Y, Z W. qui veulent apporter leur contribution au financement de l'ouvrage s'entendent pour se contraindre mutuellement à le faire au moyen de l'impôt. Donc, impôt
ne serait pas vraiment imposé. C'est une thèse qui fourmille d'erreurs de raisonnement.
Premièrement, l'antinomie essentielle entre le volontaire et le coercitif demeure : ce n'est pas parce qu'elle serait exercée par tous contre tous, que la coercition en deviendrait pour autant « volontaire ».
Deuxièmement, même dans l'hypothèse où chaque individu voudrait contribuer au financement du barrage, on n'a aucun moyen de s'assurer que l'impôt perçu auprès de chacun ne dépasse pas ce qu'il serait disposé à payer volontairement si tous les autres contribuaient. Il se peut ainsi que les hommes de l'État aient volé 10 000 francs à Dupont alors qu'il n'aurait pas été disposé à payer plus de 5 000 francs. C'est précisément parce que l'impôt est obligatoire qu'il n'y a pas de processus garantissant que la contribution de chacun correspondra à ce qu'il est vraiment disposé à payer (comme cela se fait automatiquement sur le marché libre). Dans la société libre, le consommateur qui achète volontairement un téléviseur de 2 000 francs démontre par cet acte libre que le téléviseur vaut davantage pour lui que les 2 000 francs qu'il a cédés en échange ; bref le paiement des 2 000 francs est volontaire. Ou encore, celui qui, dans la société libre, paie une cotisation annuelle de 1 000 francs pour adhérer à un club révèle qu'il évalue les avantages de l'adhésion à au moins ce montant. Or, dans le cas de l'impôt, la soumission d'un homme à la menace de la force ne révèle aucune préférence libre pour ses avantages présumés.
Troisièmement, l'argument va bien au-delà de ce qu'il prouve. En effet, l'arme du financement par l'impôt peut servir à augmenter l'offre de n'importe quoi, et pas
seulement les services d'un barrage. Imaginons un pays où l'impôt financerait l'Église catholique lui conférant sans aucun doute une importance plus grande que ne lui permettent des contributions
volontaires. Pourrait-on soutenir que cette Église d'État est « en fait » volontaire, que chacun veut forcer tous les autres à payer sa dîme afin que personne ne triche avec son « devoir » ?
Quatrièmement, la thèse de l'impôt « volontaire » n'est que du mysticisme. Comment peut-on être certain, sur la base de pareil sophisme, que chacun « en fait » paie ses impôts volontairement ?
Qu'en est-il des gens — écologistes par exemple — qui s'opposent aux barrages par principe ? Et que dire du nombre croissant d'anarchistes dans notre société, qui s'opposent par le principe à
toute activité de l'État ? De quelle manière pourrait-on faire passer leurs impôts pour « en réalité volontaires » ? Le fait est que l'existence dans le pays d'au moins un libertarien ou
anarchiste suffit en soi à détruire la thèse des impôts prétendus « en réalité volontaires ».
On soutient également que, dans les États démocratiques, le fait de voter ferait que le gouvernement, ses pompes et ses
ouvres seraient bel et bien « acceptés ». Argument populaire qui est, une fois encore, fallacieux. D'abord, si la majorité de la population approuvait spécifiquement toutes les actions des hommes
d'État et chacune d'entre elles, on n'aurait là qu'une tyrannie de la majorité et non pas une suite d'actions voulues par chaque personne dans le pays. Un meurtre est un meurtre, un vol est un
vol, qu'ils soient commis par un homme contre un autre, ou par un groupe, ou même par la majorité de la population d'un territoire donné. Que la majorité appuie ou cautionne le vol ne change rien
à la nature criminelle de l'acte ni à la gravité de l'injustice. Autrement, nous devrions admettre, par exemple, que les Juifs assassinés par le gouvernement nazi démocratiquement élu n'ont pas
été victimes de meurtre mais se sont en fait « suicidés volontairement » — implication grotesque mais pourtant logique, de la doctrine qui prétend que la démocratie établit le consentement.
Ensuite, dans un régime représentatif par opposition à une démocratie directe, les gens votent non pour des mesures particulières mais pour des « représentants » qui mettent en avant des
propositions globales, à la suite de quoi lesdits « représentants » font ce qu'ils veulent jusqu'à l'expiration de leur mandat. Il est évident que ces prétendus « représentants » ne correspondent
en rien à ce qu'indique leur titre : dans une société libre, chaque mandant embauche individuellement ses propres mandataires ou représentants, qu'il peut ensuite congédier à sa guise.
[...]
De plus, le vote ne peut prétendre, de par sa nature même, instituer le gouvernement de la majorité et encore moins le
consentement volontaire à l'État. Aux États-Unis, par exemple, moins de 40 % des électeurs prennent la peine d'aller voter : parmi ceux-ci, il se peut que 21 % votent pour un candidat, alors que
19 % votent pour l'autre. Or une proportion de 21 % ne représente guère le règne de la majorité et encore moins le consentement libre de tous. (En un certain sens, et sans égard à la démocratie
ou aux élections, la « majorité » soutient toujours le gouvernement au pouvoir. Nous y reviendrons plus bas.) Enfin, comment se fait-il que les impôts soient exigés de tout un chacun, que l'on
ait voté ou non et plus spécifiquement, que l'on ait voté pour le candidat heureux ou malheureux ? Comment peut-on interpréter l'abstention ou le vote pour le candidat battu comme une approbation
des actions du gouvernement élu ? [...]
Si l'impôt, payé sous la contrainte, est impossible à distinguer du vol, il s'ensuit que l'État, qui subsiste par l'impôt,
est une vaste organisation criminelle, bien plus considérable et efficace que n'importe quelle mafia « privée » ne le fut jamais. [...]
Il est instructif de se demander pourquoi les hommes de l'État, au contraire du brigand ordinaire, ne manquent jamais de
s'envelopper dans un discours de légitimité, pourquoi il faut qu'ils se laissent aller à toutes les hypocrisies [...]. La réponse est que le brigand n'est pas un membre visible, permanent, légal
ou accepté de la société, et encore moins un personnage en vue. Il doit toujours chercher à échapper à ses victimes ou aux hommes de l'État eux-mêmes. Or l'État, lui, n'est pas, comme les autres
bandes de brigands, traité comme une organisation criminelle bien au contraire, ses protégés occupent généralement des positions de haut rang dans la société. Ce statut permet aux hommes de
l'État de se faire entretenir par leurs victimes tout en obtenant le soutien de la majorité d'entre elles ou, du moins, leur résignation devant l'exploitation dont elles sont victimes. Et la
fonction des valets et alliés idéologiques des hommes de l'État est précisément de faire croire à la population que le roi n'est pas tout nu. Autrement dit, il revient aux idéologues d'expliquer
comment, alors qu'un vol commis par une personne ou un groupe ordinaire est mauvais et criminel, la même action commise par les hommes de l'État n'est plus du vol mais participe d'une activité
légitime et même vaguement sanctifiée qui est dite « prélèvement obligatoire ». Il leur revient d'accréditer l'idée qu'un meurtre commis par une ou plusieurs personnes ou par des groupes est une
action mauvaise qui doit être punie, mais que lorsque ce sont les hommes de l'État qui tuent, il ne s'agit pas d'assassinat mais d'une activité admirable que l'on connaît sous le nom de « guerre
» ou de « maintien de l'ordre intérieur ». Ils doivent expliquer que si l'enlèvement et l'esclavage sont mauvais et que la loi doit les interdire quand ils sont le fait d'individus ou de groupes
privés, quand, à l'inverse, ce sont les hommes de l'État qui commettent de tels actes il ne s'agit pas d'enlèvement ni d'esclavage mais de « service militaire » devenu nécessaire au bien commun
voire conforme aux injonctions de la morale elle-même. Les idéologues de l'étatisme ont pour fonction de tisser les faux habits de l'empereur, de faire admettre à la population un système de deux
poids et deux mesures, vu que lorsque les hommes de l'État commettent le pire des crimes, en fait ce n'en est pas un, mais quelque chose d'autre, qui est nécessaire, juste, vital et même — à
d'autres époques — conforme à la volonté même de Dieu. Le succès immémorial de ces chiens de garde idéologiques de l'État dans leur entreprise représente peut-être la plus grande supercherie de
l'histoire de l'humanité.
L'idéologie a toujours été essentielle à la survie de l'État comme le montre son utilisation systématique depuis les
anciens empires d'Orient. Bien sûr, le contenu de l'idéologie varie selon les époques, les conditions et les cultures. Dans le despotisme oriental, l'Église officielle considérait souvent
l'empereur comme un dieu ; à notre époque plus profane, l'argument est devenu celui de l'« intérêt général » ou du « bien public ». Mais le but est toujours le même : convaincre la population que
l'État ne représente pas, comme on serait porté à le croire, la criminalité sur une échelle gigantesque, mais plutôt quelque chose de nécessaire et de vital qui mérite soutien et obéissance. Si
l'État éprouve un tel besoin d'idéologie c'est qu'il se fonde toujours, en définitive, sur l'appui de la majorité de la population, qu'il soit « démocratie », dictature ou monarchie absolue. Cet
appui n'est rien d'autre que l'acceptation du système par la majorité (et non pas, répétons-le, par chaque individu), qui consent à payer l'impôt, à se battre sans trop rechigner dans les guerres
voulues par les hommes de l'État, à se soumettre à leurs réglementations et décrets. Point n'est besoin d'un enthousiasme actif pour garantir l'efficacité de cet appui, la résignation passive
suffit. Mais l'appui est nécessaire. Car si la population était vraiment persuadée que l'État est illégitime, qu'il n'est ni plus ni moins qu'une immense bande de gangsters, il s'effondrerait
rapidement et ne serait rien de plus qu'une mafia parmi d'autres. D'où la nécessité des idéologues stipendiés par les hommes de l'État et aussi de la complicité séculaire avec les intellectuels
de Cour qui ressassent l'apologie de la domination étatique.
Dans son Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie fut au XVIème siècle le premier théoricien politique
des temps modernes à observer que tout État repose sur le consentement de la majorité. Il constata que l'État tyrannique est toujours composé d'une minorité de la population et que, par
conséquent, le maintien de son despotisme repose forcément sur la reconnaissance de sa légitimité par la majorité exploitée, sur ce que l'on appellera plus tard l'« ingénierie du consentement ».
Deux cents ans après, David Hume — bien qu'il ne fût guère libertarien — proposa une analyse similaire. Répliquera-t-on que l'efficacité des armes modernes permet à une force minoritaire de
maintenir continuellement sous sa coupe une majorité hostile ? C'est ignorer le fait que ces armes peuvent être aussi entre les mains de la majorité, et que les forces armées de la minorité
peuvent se mutiner et prendre parti pour la foule.
Ainsi le besoin continuel d'une idéologie convaincante a toujours incité les hommes de l'État à mettre sous leur coupe les
intellectuels qui font l'opinion. Aux époques antérieures, les intellectuels étaient les prêtres, d'où notre remarque sur la très vieille alliance entre le Trône et l'Autel, entre l'Église et
l'État. De nos jours, les économistes « scientifiques » et « positifs » et les « conseillers à la sécurité nationale », notamment, jouent un rôle idéologique semblable au service du pouvoir des
hommes de l'État.
Dans le monde moderne — où une Église d'État n'est plus possible —, il est particulièrement important pour les hommes de
l'État de s'assurer le contrôle de l'éducation afin de façonner l'esprit de leurs sujets. Non seulement ils influencent l'Université par leurs nombreuses subventions ainsi que les institutions
qu'ils y possèdent, mais ils contrôlent aussi l'éducation primaire et secondaire grâce à l'institution universelle de l'école publique, aux procédures d'agrément ou contrats d'association imposés
aux écoles privées, à l'obligation scolaire, etc. Ajoutons à cela le contrôle à peu près total des hommes de l'État sur la radio et la télévision — soit par la propriété étatique pure et simple
comme dans la plupart des pays, soit, comme aux États-Unis, par la nationalisation des ondes et le système des autorisations d'émettre octroyées par un organisme fédéral pour régenter le droit
d'utiliser les fréquences et autres canaux de l'espace hertzien.
Ainsi les hommes de l'État violent-ils nécessairement, de par leur nature même, les lois morales généralement admises et
respectées par la plupart des gens, qui conviennent du caractère injuste et criminel du meurtre et du vol. Les coutumes, les règles et les lois de toutes les sociétés condamnent ces actes. Malgré
sa puissance séculaire, l'État est donc toujours moralement en sursis. Il importe donc d'éclairer la population sur la vraie nature de l'État, de l'amener à prendre conscience que les hommes de
l'État transgressent les prohibitions communes contre le vol et le meurtre, qu'ils violent nécessairement les règles communes du droit pénal et de la morale.
Nous avons bien vu que les hommes de l'État ont besoin des intellectuels mais pourquoi les intellectuels ont-ils besoin
des hommes de l'État ? En termes clairs, c'est parce que les intellectuels, dont les services correspondent rarement à une demande impérieuse de la masse des consommateurs, trouvent pour leurs
talents un « marché » mieux assuré auprès des hommes de l'État. Ces derniers peuvent leur accorder un pouvoir, un statut et des revenus qu'ils sont généralement incapables de se procurer par
l'échange volontaire. Au cours des siècles, un grand nombre d'intellectuels (pas tous, cependant) ont recherché le pouvoir, la réalisation de l'idéal platonicien du « philosophe-roi ».
[...]
Les hommes de l'État constituent donc une organisation criminelle qui subsiste grâce à un système permanent
d'imposition-pillage à grande échelle et qui opèrent impunément en se ménageant l'appui de la majorité (et non, répétons-le, de tout un chacun) par une alliance avec un groupe d'intellectuels
faiseurs d'opinion, qu'ils récompensent par une participation à l'exercice de leur pouvoir et au partage de leur butin. [...]
Murray Rothbard (1926-1995)L'Éthique de la liberté (1991), tr. S. Guillaumat et P. Lemieux, Paris, © Les Belles Lettres, 1991.
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