Les vacances sont très souvent l’occasion de passer du temps avec parents, fils, filles, frères et soeurs. Mais de façon plus générale, elles peuvent être l’occasion de découvrir le rôle de la dimension communautaire et l’importance des relations affectives dans une société libre. Dans cet article je voudrais souligner le rapport qui unit la liberté et la sociabilité et pour faire cela, il me semble utile de remettre en question deux opinions très répandues, fréquemment acceptées sans esprit critique.

 

par Carlo Lottieri

 

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La première thèse que je veux contester est celle qui identifie le libéralisme avec la modernité politique, c’est-à-dire la philosophie politique de la liberté individuelle avec la période historique qui a vu dans le triomphe de l’État son expression la plus achevée. Au contraire, le libéralisme de la tradition lockéenne a surtout exprimé la résistance de la société civile vis-à-vis de la modernité et des institutions publiques.

http://www.liberte-cherie.com/doc/federation/bibliotheque/la_liberte_et_le_droit_de_Bruno_Leoni.jpg

La deuxième thèse qu’il faut refuser est celle qui considère le libéralisme comme une théorie qui serait destinée à aboutir nécessairement dans une culture de l’égoïsme et du solipsisme. Cette thèse est très répandue parmi les adversaires du libéralisme, mais un certain nombre de libéraux et de libertariens partagent aussi une telle vision.

Communautés d’État ou communautés volontaires?

Un auteur allemand de la fin du XIX siècle, Ferdinand Tönnies, a consacré un livre très connu à l’opposition entre la Gesellschaft et la Gemeinschaft, entre la société et la communauté.


À son avis, il n’y avait que des communautés à l’origine. Les hommes n’étaient pas seuls, isolés en tant qu’individus: ils étaient membres de tribus et dans ces groupes solidaires il n’y avait pas d’argent ni d’échanges. L’absence d’individualisme faisait partie de la définition de l’être.

Mais cet univers social, selon Tönnies, disparaît le jour où la rupture des liens communautaires est à l’origine d’une commercialisation de l’existence et, finalement, d’une banalisation de la vie. La légende sinistre du capitalisme globalisé en tant que « mécanisme inhumain » qui détruirait nos valeurs et nos sentiments (en nous obligeant à vivre en tant que consommateurs purement passifs) a trouvé dans le livre du sociologue socialiste allemand toute une série d’arguments qui ont été utilisée, par la suite, à gauche et à droite.

Du point de vue historique les choses ont été bien plus complexes.

Il est tout à fait évident que les civilisations très anciennes (que nous appelons « pré-historiques ») étaient moins globalisées: la division du travail était faible, sinon inexistante. Mais il ne faut pas croire que l’individu n’existait pas. La thèse selon laquelle l’individualisme serait une création récente a été démentie par de nombreuses recherches anthropologiques sur les peuples primitifs(1).

 

L’individualisme est dans la nature de l’homme et si dans la préhistoire nous pouvons trouver des cultures moins individualistes, il faut aussi considérer que les hommes cherchent toujours à s’adapter aux exigences du temps et aux difficultés qu’ils doivent surmonter. Il est évident que pendant l’âge néolithique il y a eu une série de normes qui ont souvent favorisé l’émergence de communautés et de forts liens sociaux: mais tout ça n’est pas suffisant pour nous autoriser à parler d’une absence des individus dans ce genre de cultures.

Les thèses de Tönnies sont de fait très simplistes et, en plus, elles sont contradictoires. Le paradoxe est à retrouver dans le fait que le sociologue allemand condamne l’économique, l’argent et le commerce, mais nous suggère que les rapports de marché auraient été responsables d’une transformation générale de la société. L’économie serait la structure, tandis que la culture devrait être considérée comme une simple « superstructure » (j’utilise ici le langage marxien(2))

 

Il me semble évident que, dans l’histoire de l’Occident, le christianisme a favorisé la diffusion d’une culture individualiste et la découverte de cette « nature humaine » qui nous fait tous différents et également membres de l’humanité. Mais il est aussi important de remarquer que l’individualisme libéral se base toujours sur la conviction que l’homme est un animal social et qu’il y a une sociabilité spontanée des hommes. L’individualisme chrétien et l’individualisme libéral n’ont jamais abandonné cette thèse aristotélicienne.

Donc les hommes sont individus, ils sont libres et peuvent créer des communautés. Cette possibilité de constituer des groupes sociaux est justement l’une des grandes opportunités de chaque individu. Une communauté familiale naît le jour où deux sujets qui appartiennent à différentes familles (deux étrangers) décident de vivre ensemble.

Ici nous constatons une des libertés fondamentales: la liberté d’association. Mais selon l’avis de nombreux défenseurs de la liberté, l’exercice de cette faculté favorise le développement d’une société plus forte, capable de résister vis-à-vis de l’État.

L’individu de Hayek entre société et communauté

En particulier dans son dernier livre sur La présomption fatale, Friedrich A. von Hayek remarque l’importance et la sagesse des institutions « traditionnelles », qui ont évolué dans le temps et que personne n’a délibérément conçues comme projet(3). Il s’agit d’institutions historiquement sélectionnées et qui se sont révélées très utiles pour les exigences essentielles des hommes et très efficaces pour résoudre toute une série de problèmes (l’éducation des enfants, par exemple).

Hayek remarque que dans une société libérale les hommes ont une existence amphibie: ils participent au jeu de la société ouverte (la Great Society basée sur la propriété privée) et à l’univers des relations communautaires (dans la civilisation occidentale, basées sur la famille). Il y a donc deux types de sociétés qui vivent ensemble: la société des règles « froides » et universelles et la communauté des règles « chaudes » et particulières, mais les deux ordres doivent apprendre à se respecter. Il faut être justes dans la société et plus que justes dans nos univers communautaires: nous devons respecter les droits des autres et nous devons également comprendre l’importance de nos relations sociales les plus profondes.

Hayek nous dit que le socialisme, au fond, est quelque chose d’atavique. Il a son origine dans la volonté de vivre seulement dans l’univers tribal de la famille. La société socialiste naît d’une imposition violente et coercitive des caractères communautaires à l’entière société. La société est transformée en une « Grande Famille », le paternalisme s’impose et la liberté disparaît.

Mais, en même temps, Hayek critique tous ceux qui pensent pouvoir annuler la dimension communautaire de l’existence et il remarque la nécessité de sauvegarder – dans notre expérience personnelle – des espaces à la famille et à d’autres formes de vie relationnelle (les monastères, les kibbutz, les associations d’entraide, etc.). Si les communautés existent, c’est parce qu’il y a de nombreuses raisons (psychologiques, économiques, culturelles, etc.) qui nous les font apprécier. Pendant des siècles, la famille a donné une solution de marché – libre, volontaire, sans coercition – à une longue théorie de problèmes qui maintenant ont été placés sous le contrôle des hommes politiques et des fonctionnaires publics.


Il faut alors retrouver une sociabilité « originaire » des hommes, en évitant de l’identifier avec l’État. Il faut surtout refuser l’idée post-hobbesienne selon laquelle l’individu serait une pure création de l’État. Il s’agit d’une opinion très répandue: le sujet singulier est souvent présenté en tant qu’effet d’une rupture radicale avec la complexité du moyen-âge. Dans ces interprétations il devient le simple épiphénomène de l’étatisation de la société.

Non. L’individu libertarien n’est pas du tout une réalité « sans rapports » et « sans histoire ». Il refuse le socialisme imposé, mais il est prêt à apprécier toutes les joies qui lui viennent des relations avec autrui. Il est en condition d’imaginer une société solidaire sans État et il est convaincu que si les monopolistes de la violence décampent et le laissent « tout seul », la société pourra refleurir et nos communautés familiales auront la chance de devenir à nouveau les protagonistes de la vie sociale (dans l’éducation, la santé ou la prévoyance).

Un espoir pour le futur

Dans les fiches des administrations étatisées nous sommes de simples « dossiers ». Dans nos communautés, au contraire, nous avons un nom et un visage: ce qui implique le minimum de déresponsabilisation et de bureaucratie.

Si le siècle qui est en train de se terminer a été l’époque de Eichmann et de la « banalité du mal », nous avons le devoir de libérer nos Lebenswelt du désert dans lequel l’État les a relégués. La crise de l’État nous donne l’espoir d’entrer dans une culture renouvelée, qui puisse redonner dignité et liberté d’action à nos communautés.

 

Source Québécois libre

 

1. Dans le contexte américain il suffit de penser au livre de Terry L. Anderson consacré

à l’économie des tribus indiennes (T. L. Anderson, Sovereign Nations or Reservations?

An Economic History of American Indians, San Francisco, Pacific Research Institute,

1995).

2. Il faut ajouter que Tönnies était socialiste et a été très influencé par Marx, mais ses thèses

contre le libéralisme auront une importante influence surtout dans la culture de droite

(il suffit de penser à Alain de Benoist et à la « Nouvelle Droite » française).

 

3. Friedrich A. von Hayek, La présomption fatale. Les erreurs du socialisme, Paris,

Presses Universitaires de France, 1993 (1988).

 

Par Alain Genestine
Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /2009 14:15
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Publié dans : Politique - Ecrire un commentaire
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