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* Vice-Président de l’Institut international de droit humanitaire (San Remo, Italie), Professeur
associé, IDPD, Université de Nice, a été de 1967 à 2000 au Comité international de la Croix-
Rouge (CICR), Membre du Conseil d’administration de MSF-Suisse (2000-2004), Président
du Conseil de fondation du Collège Universitaire Henry-Dunant (2011).

 

http://www.sfdi.org/actualites/a2009/respproteger.gif


Géopolitique de l’humanitaire. La diplomatie humanitaire n’est pas nouvelle mais son
actualité et son urgence le sont. Michel Veuthey, fort d’une très solide expérience, l’explique
de manière limpide.


La diplomatie humanitaire a connu un développement extraordinaire depuis la fin de la
Seconde Guerre mondiale et en particulier avec l’attention accrue portée à l’humanitaire et
aux Droits de l’Homme. La mobilisation de la société civile nationale et internationale pour
des causes humanitaires qui ont marqué les dernières décennies en fait aussi partie. La
diplomatie humanitaire consiste en un dialogue fondé sur la reconnaissance de l’autre – quel
qu’il soit – comme être humain. Exclure ce dialogue et cette reconnaissance d’humanité est
contraire aux normes essentielles du droit international et national. Il serait temps d’en
reconnaître la nécessité également sur le plan de la sécurité. Car ce dialogue d’humanité
pourrait être une des clefs de notre sécurité et du rétablissement de la paix tant sur le plan
national qu’international. Il faut préserver les chances de la diplomatie humanitaire au
moment où elle est la plus nécessaire.


NOUS examinerons brièvement la définition de la diplomatie humanitaire, son actualité, ses
acteurs, ses contextes juridiques, ses modes opératoires, ses limites et perspectives.


Quelle définition ?
La diplomatie humanitaire peut être comprise comme des contacts discrets ou publics de
Gouvernements et d’organisations humanitaires avec d’autres Gouvernements et avec des
entités de la société civile pour :
. avoir accès aux victimes afin d’évaluer leur situation et l’ampleur et la nature des besoins ;
. faire accepter aux différents acteurs l’assistance et la protection qui seraient nécessaires ;
. négocier des facilités d’accès aux populations sinistrées pour le personnel humanitaire ;
. négocier des facilités douanières et fiscales pour les secours et pour le matériel des
organisations humanitaires ;
. assurer la sécurité et le statut du personnel expatrié et local ;
. négocier des garanties de sécurité pour la population civile et pour les autres bénéficiaires de
l’action humanitaire ;
. coordonner l’action humanitaire ou, au moins, assurer une concertation ("information
sharing") entre organisations humanitaires et autorités ;
. promouvoir la codification, la ratification, l’application, la mise en oeuvre du droit
humanitaire au sens large. Cette notion inclut le droit international humanitaire applicable
dans les conflits armés, le droit des réfugiés, le droit des migrants, les droits de l’homme, la
protection des personnes déplacées dans leur propre pays.
Au moment où l’on invoque la « responsabilité de protéger » pour justifier des interventions
militaires, il est bon de reprendre le mot de l’Ambassadeur australien Christopher Lamb, selon
lequel la diplomatie humanitaire, c’est la « responsabilité de convaincre »… [1]

 

http://www.kilaohm.com/img/docs/french.jpg

 

De crise en crise, entre actualité et long terme
Les conflits en Afghanistan, en Libye et au Proche Orient comme la crise humanitaire dans la
Corne de l’Afrique, en montrent l’importance et l’urgence. Les moyens militaires seuls,
comme la logistique pour l’acheminement des secours, ne suffisent plus à assurer dans la
durée le succès d’une opération militaire ou d’une action humanitaire. Pour prendre une
image informatique, les moyens militaires et la logistique humanitaire seraient le "hardware",
tandis que la diplomatie humanitaire en serait le "software"... L’un et l’autre se complètent,
sont indispensables, inséparables...Les délibérations du "Segment humanitaire" du Conseil
économique et social (ECOSOC) du 19 au 21 juillet 2011 à au Palais des Nations à Genève
l’ont bien souligné : l’humanitaire d’aujourd’hui, s’il veut être efficace dans l’urgence, doit
s’inscrire dans le long terme. Il faut pouvoir prévoir la crise, prendre des mesures de
prévention, renforcer la capacité de résistance ("résilience") des populations. Il faut aussi déjà
intégrer la reconstruction dans l’action humanitaire. Cette approche en profondeur, dans la
durée, demande des consultations et des négociations impliquant de nombreux acteurs
(« stakeholders »).

 

 

Quels sont les acteurs de la diplomatie humanitaire ?
L’humanitaire n’est ainsi plus seulement l’affaire de sauveteurs d’urgence intervenant au
dernier moment. L’humanitaire d’aujourd’hui se prépare longtemps à l’avance avec les
Gouvernements (locaux et donateurs) et aussi voire surtout avec les communautés locales.
Ces communautés doivent passer du statut de bénéficiaires à celui de partenaires. Elles ne
sont plus des victimes passives mais des interlocuteurs incontournables que l’on consulte
avant, pendant et après l’action. Ces communautés locales sont enfin des partenaires engagés
dans l’action de prévention, d’urgence et de reconstruction. La diplomatie humanitaire sera
multidisciplinaire. Elle impliquera des médecins, des logisticiens, des juristes et aussi des
spécialistes de la nutrition, de la météo, de l’hydrologie, des vétérinaires, etc. Elle devra aussi,
si elle veut se faire accepter, être multiculturelle. Elle devra négocier à tous les niveaux :
société civile locale et nationale, voire régionale. Gouvernements, organisations régionales et
universelles, organisations humanitaires, médias internationaux et locaux, artistes et sportifs,
responsables religieux et spirituels seront ses interlocuteurs. La diplomatie humanitaire
contemporaine doit souvent traiter avec des acteurs armés non étatiques. Ce dialogue peut
présenter difficultés et opportunités :
. difficultés de contact, politiques, culturelles, sécuritaires, géographiques, liées à la
fragmentation et à la multiplication de ces acteurs non-étatiques,
. opportunités, car le dialogue humanitaire pourra être le fil d’Ariane qui aboutira à des
résultats humanitaires et bien au delà. Des échanges de prisonniers, des actions en faveur de
personnes civiles, ont souvent permis des limites à la violence et aux destructions et
l’ouverture de négociations mettant fin aux hostilités.


Quels contextes juridiques ?
Dans le cas de catastrophes naturelles en temps de paix, ce sera essentiellement le droit
national qui sera applicable.


La Fédération Internationale des Sociétés Nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-
Rouge (FICR) cherche depuis des années à faire connaître et à développer des règles et des
principes qui permettraient de faciliter l’acheminement et la distribution des secours dans les
situations de catastrophes naturelles. Ce programme [2] devrait faciliter la tâche de la
diplomatie humanitaire. Dans les situations de conflits armés, le droit applicable est le droit
humanitaire international applicable. Ce droit est à la fois plus précis et plus contraignant.
Dans les conflits internationaux (interétatiques pour simplifier), des dispositions donnent au
Comité international de la Croix-Rouge (CICR) des mandats précis. Le CICR a ainsi droit
d’avoir accès aux victimes : aux prisonniers de guerre, selon la Troisième Convention de 1949
et aux internés civils en vertu de la Quatrième Convention. Et le même droit international
humanitaire confère aussi aux victimes le droit de recevoir assistance et protection. Dans les
conflits armés non internationaux, le CICR - comme toute autre organisation humanitaire
impartiale - ne pourra qu’offrir ses services. La contrainte juridique est faible, elle n’en reste
pas moins une autorisation non négligeable d’engager le dialogue humanitaire avec toutes les
parties en conflit. La diplomatie humanitaire n’est pas l’apanage des juristes. Et les arguments
juridiques ne sont souvent pas les premiers ni les meilleurs, à utiliser. Il sera néanmoins utile
pour les acteurs humanitaires de ne pas ignorer ce contexte juridique et, le moment opportun,
de savoir l’utiliser en connaissance de cause. Il faudra ainsi répondre aux questions suivantes :
a) quels sont les instruments juridiques applicables, nationaux et internationaux (régionaux et
universels) ?
b) quels sont les acteurs (politiques, militaires, humanitaires) ? Quelle est leur attitude à
l’égard de ces instruments juridiques ? En ont-ils reconnu l’applicabilité ? Sont-ils prêts à les
respecter ?
c) quels autres acteurs, gouvernementaux ou non, ont pris position sur ces instruments et
seraient prêts à en appuyer l’applicabilité et la mise en oeuvre ?

 

http://www.f-espaceafrique.com/images/paragraphes/vignettes/Livre1.jpg

 

Quels modes opératoires ?
La diplomatie humanitaire est un instrument qui doit faciliter l’action humanitaire dans son
ensemble en permettant la mise en place d’une assistance alimentaire, médicale… sans
oublier le volet indispensable de la protection. La protection, ce sont en effet les actions visant
au respect de la vie et de la dignité de la personne humaine. Et ces actions de protection
contribuent à diminuer le besoin d’assistance. Il y aura ainsi moins de réfugiés et de personnes
déplacées si la population civile et ses biens essentiels sont respectés. Les nouvelles
technologies ne remplacent pas l’humain mais peuvent permettre une diffusion et une récolte
de l’information impensables auparavant. Un exemple : des satellites commerciaux ont permis
à une ONG médicale américaine (« Physicians for Human Rights ») de montrer des villages
détruits au Darfour sur la base de photographies aériennes. La diplomatie humanitaire
s’exerce discrètement et/ou publiquement, les deux approches pouvant être complémentaires
dans la forme et dans le fond, et être utilisées successivement Un appel public au respect du
droit humanitaire et à l’accès aux victimes doit être général et succinct. Des démarches
discrètes plus détaillées auront lieu auprès des parties directement concernées. Et une
troisième approche prend place auprès d’autres interlocuteurs, gouvernementaux ou non, qui
peuvent appuyer cet appel public et ces démarches discrètes Des organisations comme le
CICR ont une politique bien établie de discrétion, qui ne serait rompue que lorsque des
conditions très précises seraient remplies, dont la première et principale est l’échec de
l’approche discrète. D’autres organisations, comme Amnesty International ou Human Rights
Watch, privilégieront au contraire l’approche publique, sans exclure des démarches discrètes
ponctuelles. La complémentarité entre ces deux approches est évidente. Le CICR base
l’essentiel de son action sur l’accès direct aux victimes, y compris aux personnes détenues.
Les acteurs de la diplomatie humanitaire sont d’abord les Etats Parties aux Conventions de
Genève du 12 août 1949 sur la protection des victimes de la guerre. Ces Etats ont, en vertu de
l’Article Premier commun de ces Conventions, une double responsabilité
. individuelle de « respecter » ces Conventions ; et
. collective, de les « faire respecter ».
Cette double obligation est à la fois :
. négative : un Etat Partie aux Conventions de Genève doit s’abstenir d’encourager des
violations ; [3]
. positive : tous les Etats Parties ont l’obligation d’agir, de prendre des mesures pour faire
cesser des violations. [4]


L’Union européenne a adopté en 2005 des « Lignes directrices concernant la promotion du
droit humanitaire international ». [5] Ces Lignes directrices ont trouvé application dans des
déclarations publiques générales – ainsi pour le 60e anniversaire des Conventions de 1949.
Elles ont aussi été invoquées dans des conflits particuliers. L’Union européenne a aussi
coopéré avec d’autres organisations régionales (comme avec l’Union Africaine au Darfour) et
appuyé les efforts de la Cour Pénale Internationale d’une manière générale et dans des cas
particuliers en Afrique. [6] L’Ordre de Malte entretient aujourd’hui des relations
diplomatiques au niveau d’Ambassadeur dans 104 Etats dans le monde entier auxquelles
s’ajoutent des représentations auprès de certains pays européens et auprès des Nations Unies
et d’autres organisations internationales. Les activités diplomatiques de l’Ordre sont liées à
ses actions humanitaires.


Le CICR, un acteur privilégié de la diplomatie humanitaire
Depuis 1990, le CICR bénéficie d’un statut d’observateur aux Nations Unies. Il a aussi un
statut d’observateur auprès du Conseil de l’Europe, de l’Organisation des Etats Américains
(OEA), de l’Union Africaine (UA), ainsi qu’auprès de l’Organisation de la Conférence
Islamique (OCI), et un statut d’invité au Mouvement des pays non-alignés (NAM). Ces statuts
permettent à ses délégués de suivre les travaux de ces organisations, d’être à l’écoute de leurs
préoccupations. Ils permettent aussi et surtout d’avoir accès aux délégations, diplomates,
hauts fonctionnaires, Ministres, voire Chefs d’Etat, de manière plus aisée qu’une visite
officielle dans une capitale. La diplomatie du CICR pourra être discrète, de coulisses, ou
publique, par des interventions ou des recherches de mentions dans des résolutions et dans des
rapports officiels. [7] Le CICR a un caractère juridique particulier : ce n’est ni une ONG ni
une organisation intergouvernementale. C’est une organisation privée de droit suisse ayant
reçu des mandats de la communauté internationale des Etats Parties aux Conventions de
Genève de 1949, universellement ratifiées. Ces mandats lui donnent une « personnalité
juridique internationale fonctionnelle ». Ce statut particulier lui permet d’approcher des
acteurs non étatiques et des Gouvernements non reconnus sans leur conférer de statut, tout en
ayant reçu le mandat de prendre ces contacts.


Le CICR pourra utiliser trois types de diplomatie humanitaire :
. le plus souvent, de négociation discrète ;
. également aussi de mobilisation d’alliés potentiels, étatiques ou non, et aussi d’individus à
même d’influencer favorablement les parties en conflit ;
. exceptionnellement, en tout dernier recours, de dénonciation publique.
La diplomatie humanitaire du CICR aura deux objectifs : opérationnel et juridique.
La diplomatie humanitaire opérationnelle visera à maintenir et si possible étendre
l’acceptabilité du CICR dans les conflits en cours ou prévisibles. Elle cherchera à obtenir
l’accès aux victimes, à leur prodiguer l’assistance et la protection qui leur seraient nécessaires.
La promotion du droit international humanitaire est partie intégrante des mandats du CICR et
de sa diplomatie humanitaire.
Le CICR fait de plus en plus accompagner ses démarches par des recherches d’appuis auprès
. de Gouvernements ;
. d’organisations internationales gouvernementales universelles et régionales ;
. de milieux religieux, en particulier islamiques ;
. de milieux économiques ;
. d’autres organisations humanitaires partageant ses préoccupations et principes ;
. de personnalités individuelles internationales et locales (anciens Chefs d’Etat, écrivains,
artistes, sportifs).


L’"approche intégrée", peut faire de l’action humanitaire un instrument de la politique
d’impératifs de sécurité de Gouvernements. Cette "approche intégrée" peut poser une
problématique qui amène le CICR (et d’autres organisations humanitaires) à utiliser la
diplomatie humanitaire pour s’en démarquer. Leurs actions humanitaires pourraient se
confondre avec la poursuite d’objectifs sécuritaires de Gouvernements individuels et de
coalitions de Gouvernements. La diplomatie humanitaire vise alors à maintenir l’impartialité
réelle ou perçue de leur action humanitaire. Dans le même esprit, le CICR refuse de se
soumettre à une coordination humanitaire qui remettrait en cause sa liberté de choix. Le CICR
soutient néanmoins les initiatives visant à améliorer les mécanismes de consultation et de
concertation. telles les activités du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des
Nations Unies (OCHA). Le défi pour le CICR est de concilier un souci légitime d’efficacité et
la crainte qu’une coordination humanitaire trop poussée ne contredise son indépendance,
condition fondamentale de son action. [8] Enfin, le CICR a mis sur pied une série de sites
internet en français, en anglais, en espagnol, en arabe, en allemand, en portugais, en russe et
en chinois, diffusant aussi ses vidéos sur YouTube. La Fédération internationale des Sociétés
de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) a récemment adopté une "Politique relative
à la diplomatie humanitaire", dont elle définit ainsi les objectifs :
. une prise en compte de l’intérêt des personnes vulnérables par les décideurs et les guides de
l’opinion ;
. un meilleur accès aux décideurs ;
. un espace humanitaire accru pour les Sociétés nationales et la Fédération internationale ;
. une plus grande visibilité des activités Croix-Rouge/Croissant-Rouge ;
. une meilleure capacité de mobiliser toutes les ressources pertinentes ; et
. la facilitation de partenariats efficaces dans les interventions visant à répondre aux besoins
des personnes vulnérables."
Le but de cette politique est d’introduire la diplomatie humanitaire dans toutes les Sociétés
nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et au sein de la Fédération internationale.
"La diplomatie humanitaire englobe la sensibilisation, la négociation, la communication, les
accords formels et d’autres mesures."


MSF, MDM, Handicap International
Médecins Sans Frontières (MSF), dès sa création en 1971, a donné une nouvelle dimension à
la diplomatie humanitaire, celle du témoignage. MSF considère la sensibilisation du public
sur la situation des personnes en danger comme un complément indissociable à son action.
Voir notamment le discours d’acceptation du Prix Nobel de la Paix par MSF en 1999.
Médecins du Monde (MDM) a une approche similaire. Handicap International a organisé une
Conférence en 2008 à Lyon sur "Les organisations humanitaires et la diplomatie
humanitaire » et se déclare « partie prenante de la diplomatie humanitaire ».
ONG des Droits de l’Homme comme Amnesty et HRW
Amnesty International et Human Rights Watch ( HRW ) ont pour approche générale de
dénoncer publiquement des violations des droits de l’homme et, plus récemment, des
violations du droit international humanitaire. Des coalitions d’ONG se sont jointes à des Etats
et des organisations internationales pour promouvoir l’adoption et la ratification de traités, [9]
plus particulièrement :
. le Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale (1998),
. la Convention d’Ottawa sur les mines anti-personnelles (1997),
. la Convention d’Oslo contre les armes à sous-munitions (2008).


Appel de Genève" ("Geneva Call")
Depuis 2000, l’"Appel de Genève", engage un dialogue humanitaire avec des acteurs armés
non-étatiques et négocie avec eux afin qu’ils respectent certaines normes internationales
humanitaires pendant les conflits armés. La nouveauté de l’approche de l’"Appel de Genève"
a été de créer un ensemble de documents, des "Actes d’Engagement" qui reflètent le contenu
de traités internationaux. Comme les acteurs armés non-étatiques ne peuvent pas signer ni
ratifier ces traités internationaux, ces "Actes d’Engagement" leur permettent de déclarer
officiellement leur accord à certains standards humanitaires.


Personnalités internationales
Au XIXe siècle, Henry Dunant faisait appuyer ses démarches auprès des Gouvernements par
des personnalités comme le Général suisse Guillaume-Henri Dufour, qui avait été un des
instructeurs de Napoléon III. Au XXe siècle, le CICR a fait appuyer ses démarches par des
Chefs d’Etat (ainsi en 1983 Fidel Castro auprès du Président de la République populaire
d’Angola) ou par de enseignants auprès de leurs anciens étudiants (comme le Professeur
Rieben, de l’Université de Lausanne, auprès de Jonas Savimbi, alors Président de l’UNITA).
Des artistes africains comme Youssou N’Dour, Papa Wemba, Lucke Dube avaient permis au
CICR de faire passer des messages auprès d’enfants soldats dans le cadre du projet "Woza
Africa".


Société civile locale
Parmi les partenaires de la diplomatie humanitaire directe ou indirecte, il faut compter les
membres de la société civile locale. Il pourra s’agir de Sociétés nationales de la Croix-Rouge
et du Croissant-Rouge, d’organisations caritatives laïques et religieuses, d’organisations des
droits de l’homme, de « défenseurs des droits de l’homme », de responsables religieux, de
dirigeants tribaux, d’artistes et de journalistes. Les diasporas, communautés établies à
l’étranger, exercent une influence par leurs liens familiaux et économiques dans leurs pays de
résidence et d’origine. Les collaborations entre société civile locale et organisations
humanitaires internationales devront aussi faire l’objet d’une forme de diplomatie
humanitaire. Certaines organisations ont des correspondants : Sociétés nationales de la Croix-
Rouge et du Croissant-Rouge, Caritas, etc. La tendance est, pour des raisons de sécurité et
d’efficacité dans la durée, de déléguer le plus possible aux organisations locales, voire aux
communautés elles-mêmes. L’interface entre expatriés et locaux pourra réclamer temps et
doigté : il faudra, selon le Directeur des Opérations du CICR, inspirer confiance, « écouter,
être accepté, être prévisible, projeter une image stable et cohérente à tous les acteurs engagés
dans un conflit. » Cette forme de diplomatie humanitaire, c’est la meilleure approche pour la
sécurité humanitaire.


Quelles limites ?
Les limites de la diplomatie humanitaire peuvent être :
. la manipulation : la diplomatie humanitaire devra souvent utiliser des enceintes et des
interlocuteurs politiques. Elle devra donc veiller à ne pas devenir le jouet de la politique des
Etats (ou d’acteurs non-étatiques) ; le quotidien canadien Le Devoir écrivait ainsi au
lendemain du tsunami, sous le titre « La diplomatie humanitaire cache des luttes
d’influence » : « L’aide internationale sans équivalent en faveur des pays victimes des
tsunamis du 26 décembre [2004] a conduit les grandes Puissances traditionnellement
présentes dans la région, comme le Japon, l’Inde, la Chine, mais aussi les Etats-Unis, à
déployer un véritable « diplomatie de la compassion » qui masque à peine leurs luttes
d’influence. » Jean-Christophe Rufin, en 1986, encore dans la Guerre froide, allait plus loin
dans son ouvrage Le Piège. Quand l’humanitaire remplace la guerre … [10]
. l’illusion : certaines situations humanitaires sont davantage médiatisées et donc susceptibles
de recueillir un appui considérablement plus important des Etats et des organisations
humanitaires. C’est le « facteur CNN » : la présence de chaînes de télévisions internationales
force l’attention [11] et parfois amène des concentrations excessives d’organisations
humanitaires sur un conflit ou une catastrophe. [12] La diplomatie humanitaire devra alors
savoir choisir la "porte étroite" des causes humanitaires oubliées. Elle devra mettre en
évidence les crises oubliées auprès des Gouvernements, de l’opinion publique et des
organisations humanitaires ;
. la lutte pour les organisations (ou Gouvernements) plutôt que pour les victimes : beaucoup
d’efforts de la diplomatie humanitaire sont - souvent légitimement - déployés pour défendre
les intérêts institutionnels des organisations humanitaires ou des Gouvernements donateurs.
Perspectives : comment améliorer la diplomatie humanitaire ?
L’amélioration de la diplomatie humanitaire pourrait se faire par :
. la formation des acteurs (humanitaires, politiques et militaires). La diplomatie passe aussi
par la formation au droit international humanitaire, au droit des réfugiés, aux dispositions
nationales et internationales protégeant personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et à la
protection des migrants. Des formations en diplomatie humanitaire pourraient aussi être
envisagées pour tirer les leçons des succès ("meilleures pratiques") et des échecs d’actions
humanitaires ;
. la publication de manuels. L’Union Interparlementaire (UIP) l’a fait pour le droit
international humanitaire en collaboration avec le CICR, ainsi qu’avec le Haut Commissariat
des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) pour la protection des réfugiés. A relever aussi le
guide de la Conférence des Evêques catholiques américains sur la torture, publié en 2008
pendant l’Administration G.W. Bush : Torture is a moral issue. A Catholic Study Guide.
. le développement de plateformes de dialogue humanitaire informel tel que "Chatham House"
ou l’Institut international de droit humanitaire de San Remo. Ces réunions informelles
pourront avoir lieu en marge de réunions politiques intergouvernementales. Elles seront utiles
même dans le contexte de réunions humanitaires, comme la Conférence internationale de la
Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qui se réunira à Genève du 28 novembre au 2 décembre
2011.


Deux mots clefs doivent orienter la diplomatie humanitaire : accès et respect.
L’accès aux victimes est essentiel à l’efficacité de l’aide humanitaire, qu’il s’agisse
d’assistance ou de protection. Il doit être négocié avec de nombreux acteurs…
Le respect inclut la consultation des bénéficiaires ( l’article 12 de la Convention sur les droits
de l’enfant en fait même une obligation ). La diplomatie humanitaire se doit d’inclure l’écoute
des personnes qu’elle cherche à aider et à protéger. Le dialogue humanitaire ne devrait pas
affecter le statut juridique des parties ni des territoires en conflit (selon l’article 3 commun
aux Conventions de Genève de 1949). Ce dialogue rend possible des actions humanitaires
impossibles autrement : des acheminements de secours, des visites, des libérations et des
échanges de prisonniers, des évacuations de blessés. Et ce dialogue humanitaire donne aux
belligérants l’occasion d’entamer, entre eux, des pourparlers qui dépassent l’humanitaire : un
cessez-le-feu, un règlement pacifique du conflit. Il faut laisser les humanitaires pratiquer la
diplomatie humanitaire. Elle facilite également la tâche des diplomates, des politiques et des
militaires. La diplomatie humanitaire est une nécessité pour les victimes des catastrophes et
des conflits. Elle est certainement au moins autant nécessaire pour la communauté
internationale, contribuant à la sécurité internationale par un dialogue avec tous fondé sur des
considérations essentielles d’humanité.

 

[1] Cf. son intervention à Genève le 27 juin 2011 dans le cadre des « RedTalks ».
[2] IDRL, "International Disaster Response Laws, Rules and Principles Programme". En
français "Programme international de règles, lois et principes applicables aux actions
internationales en cas de catastrophes".
[3] Voir l’Arrêt Nicaragua de la Cour Internationale de Justice du 27 juin1986 (« Affaire des
activités militaires et paramilitaires au Nicaragua et contre celui-ci.Nicaragua c. Etats-Unis
d’Amérique »)
[4] Voir l’Avis consultatif de la Cour Internationale de Justice du 9 juillet 2004 concernant le
Mur israélien (« Conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans le territoire
palestinien occupé »)
[5] “Lignes directrices de l’Union européenne concernant la promotion du droit humanitaire
international “[Journal officiel C 327 du 23.12.2005]
[6] Voir l’article de l’auteur « L’Union Européenne et l’obligation de faire respecter le droit
international humanitaire » in : Anne-Sophie MILLET-DEVALLE (Ed.). L’Union
européenne et le Droit International Humanitaire. Colloque. Nice, 18-19 juin 2009. Paris,
Pedone, 2010, pp. 189-216
[7] Voir à ce sujet notamment : les Rapports annuels d’activités du CICR, disponibles en ligne
sur le site du CICR et aussi Jean-François BERGER, The humanitarian diplomacy of the
ICRC and the conflict in Croatia (1991-1992), Geneva, ICRC, 1995, 70 p. ; Marion
HARROFF-TAVEL, "La diplomatie humanitaire du Comité international de la Croix-Rouge",
Relations internationales, 2005/1, no 121, pp. 73 à 89, également en anglais et, plus
généralement, les ouvrages sur l’histoire du CICR publiés par Pierre BOISSIER, par André
DURAND, par Catherine REY-SCHYRR, par Françoise PERRET et par François
BUGNION.
[8] Voir notamment Pierre Krähenbühl, "The ICRC’s approach to contemporary security
challenges : a future for independent and neutral humanitarian action", International Review
of the Red Cross, vol. 86, no 855, September 2004.
[9] Voir François Rubio, « Perspectives historiques de l‘impact des acteurs non étatiques sur
la rédaction des traités internationaux » in Yadh Ben Achour/Slim Laghmani (Dir.). Acteurs
non étatiques et droit international. Colloque des 6, 7 et 8 avril 2006. Paris, Pedone, 2007, 398
p., ad pp. 63-78. Voir encore Michel Veuthey, « Le rôle des acteurs non étatiques dans le
respect du droit international humanitaire », Annuaire Français de Relations Internationales.
Vol. X (2009), pp. 993-1020.
[10] Paris, JC Lattès, 1986, 340 p.
[11] Voir notamment Larry Minear, Colin Scott, Thomas Weiss. The News Media, Civil War,
& Humanitarian Action. Boulder, Colorado, Lynne Rienner Publishers, 1996, 122 p.
[12] Ce fut le cas pour l’aide d’urgence et de reconstruction après le tsunami du 26 décembre
2004. Voir Richard Werly. Tsunami. La vérité humanitaire. Ed. du Jubilé, 2005, 272 p.

 

Diplomatie humanitaire
Source, journal ou site Internet : Diploweb
Date : 2 octobre 2011
Auteur : Michel Veuthey (*)

Par AL de Bx
Dimanche 2 octobre 2011 7 02 /10 /Oct /2011 23:06

Publié dans : Politique - Ecrire un commentaire
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