l Introduction
l La réhabilitation du travail
l La réhabilitation du salariat
l La liberté de la consommation
l L?organisation du marché du travail
l Le droit de grève et le droit de coalition
l La liberté syndicale
l Les conventions collectives : les libéraux pour,
les révolutionnaires contre
l Communauté et liberté : deux besoins fondamentaux
l La protection sociale collective
l Victoires funestes du socialisme
l Echecs et victoires de la pensée libérale
C'est une idée depuis longtemps hélas ancrée dans les esprits que les libéraux ont toujours ignoré, qu'ils
ignorent encore et qu'ils ignoreront toujours les problèmes sociaux ; les problèmes concernant la
condition matérielle et morale des travailleurs salariés, tout particulièrement des ouvriers et des
employés de l'industrie et du commerce.
Cette ignorance des problèmes sociaux résulterait :
p d'une insensibilité au sort des autres qu'aurait cultivée en eux une philosophie de l'homme qui pousserait
l'individualisme jusqu'à l'égoïsme du Hchacun pour soiI qui, pour parler comme Marx dans le Manifeste
communiste, ne connaîtrait plus ! d'homme à homme d'autre lien que l'intérêt tout nu, que
l'impassible paiement au comptant 9...;, l'eau glaciale du calcul égoïste >.
p d'une idéolgie qui les ferait croire (car cette conviction relèverait de la croyance et non de l'analyse
scientifique) en la vertu de prétendues Hlois naturellesI dont le libre jeu suffirait pour réaliser les Hharmonies
économiquesI, pour résoudre tous les problèmes de la vie des hommes en société, y compris ceux qu?on
appellerait indûment HsociauxI pour leur conférer une spécificité qu?ils n?auraient pas, ? le sort des laissés pour
compte relevant des oeuvres charitables que la généralisation de la richesse permettrait de financer aisément.
Bref, la pensée des libéraux se résumerait à la formule prêtée à Gambetta : ! Il n?y a pas de question
sociale >. Une formule odieusement travestie et dont le texte authentique oppose admirablement la pensée
libérale consciente et amoureuse de la diversité des choses à la simplification de type totalitaire à laquelle la
doctrine socialiste incline si aisément : ! Il n?y a pas la question sociale, il y a des questions
sociales >.
L?histoire montre que les libéraux ont toujours été préoccupés par les questions sociales et qu?ils ont été bien
souvent les premiers à se battre pour défendre le progrès social.
La réhabilitation du travail
Le premier apport de la pensée libérale à l?amélioration de la condition ouvrière (puisque c?est de ce seul
point de vue qu?en cette étude nous envisagerons les aspects sociaux de la pensée libérale), fait maintenant
partie à ce point de la pensée commune que la plupart des gens ne savent plus d?où il nous est venu : la
réhabilitation du travail productif, du travail de production des biens matériels, en particulier la réhabilitation du
travail manuel.
Réhabilitation est d?ailleurs ici un terme assez impropre, car il laisse entendre que le travail aurait été honoré
avant de sombrer dans le mépris. Or, il n?a jamais été à l?honneur. On le tenait pour oeuvre servile, aux yeux
de certains, la conséquence et la preuve de la malédiction divine.
Que de fois n?a-t-on pas cité le mot d?Aristote en sa Politique, que le maître n?aurait plus besoin d?esclaves
quand les navettes tisseraient d?elles-mêmes. Sans doute penserait-on par cette évocation du philosophe
donner ses lettres de noblesse à Hla libération de l?homme par la machineI. On ne se rendait pas compte qu?en
parlant de la sorte, on avouait implicitement que l?on continuait à penser au fond de soi-même qu?un homme
libre ne se met pas au métier, qu?il ne travaille pas de ses mains.
Vivre noblement, ce fut longtemps vivre sinon à ne rien faire, du moins à ne rien faire qui relevât de la
production et du commerce, qui ne fût pas gouverner, guerroyer, à un niveau un peu inférieur, administrer. Et
M.Jourdain, qui se voulait faire passer pour gentilhomme, laissait dire avec délice que son père, qui avait
honorablement enrichi la famille dans le commerce des étoffes, n?avait jamais été marchand, mais que
! comme il était fort obligeant et qu?il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait
choisir de tous les cCtés, les faisait apporter cheD lui et en donnait à ses amis pour de
l?argent >.
Soixante ans plus tard, la pensée libérale faisait ses premiers pas, et Voltaire ne sera pas seul à penser que
! le plus utile à l?Etat n?est pas le Seigneur bien poudré qui sait précisément à quelle
heure le Roi se lève, à quelle heure il se couche et qui se donne des airs de grandeur en
jouant le rCle d?esclave dans l?antichambre d?un ministre >, mais ! le négociant qui
enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au
bonheur des hommes > (Lettres Philosophiques _e).
L?activité productrice sortira moins vite de l?opprobre, le mépris des clercs pour les arts mécaniques s?ajoutant
ici au dédain nobiliaire, et la cabale qui accompagna tout le long de son règne le roi réformateur, le bon Louis
_VI, se gaussera de ce monarque qui s?avilissait jusqu?à travailler de ses mains. Mais le pas n?allait plus tarder
à être franchi.
Les économistes révélant la nature et les causes de la richesse des nations, la révolution industrielle
confortant les analyses des économistes, le travail allait trouver enfin sa place légitime. Désormais, vivre
honorablement, ce sera vivre en travaillant, ce sera travailler pour vivre. ! EnrichisseDLvous par le
travail > dira Guizot. Lamartine chantera le travail, ! sainte loi du monde > et le titre de travailleur,
naguère humiliant, sera porté si haut qu?on se le disputera. Dans ses admirables Lettres sur
l?organisation du Travail ? un trésor méconnu de la pensée libérale ? Michel Chevalier, parlant de
l?Hamélioration du sort des travailleursI s?excusera de sacrifier à la mode du jour en disant travailleur là où il
aurait dû dire ouvrier, ! car un chef d?industrie est un travailleur au m3me titre que l?homme
qui se livre au travail manuel de l?atelier >.
Qu?on n?aille pas croire que ce n?était là que des vues théoriques et qu?on glorifiait le travail sans se soucier
du sort matériel des travailleurs !
Les socialistes revendiquent pour eux-mêmes le Hmonopole du coeurI.
Ce sont eux qui auraient mis les premiers en lumière la misère ouvrière que les beaux esprits de l?économie
auraient refusé de voir.
Les économistes libéraux, ? c?était là une expression qui n?avait pas cours au début du 19ème siècle, car elle
eût fait pléonasme en ce temps où tout économiste était libéral, où l?économie s?opposait au socialisme et
réciproquement, où le socialisme d?avant Marx se présentait comme une anti-économie, niant les lois du
marché, ou prétendant qu?on pû les abolir (M. Mitterrand ne parlera-t-il pas encore des Hprétendues lois
économiquesI ? 1) ? ont toujours eu le souci des questions sociales.
Les économistes témoins de la révolutions industrielle dont ils fondaient la doctrine n?étaient pas insensibles
aux misères que multipliaient le passage d?une économie à une autre. On pense au Dr Villermé, à son Tableau
de l?état physique et moral des ouvriers, témoin d?une préoccupation collective, puisque l?enquête lui avait été
demandée par l?Académie des sciences morales et politiques.
Ils étaient libéraux, les parlementaires de la monarchie de Juillet qui votèrent notre première Hloi ouvrièreI, celle
du 28 mars 1841, interdisant le travail dans les fabriques des enfants de moins de 8 ans, et limitant à huit heures
de travail diurne, le travail des enfants de 8 à 12 ans. Loi difficile, parce qu?il s?agissait de concilier ce qu?on
n?avait guère eu à faire jusqu?alors, (et les concepts manquaient) ! les principes de la liberté
industrielle, les droits des chefs de famille, et les sentiments qu?inspire l?humaniLté >,
comme disait le rapporteur de la loi à la Chambre de Paris, le très libéral Charles Dupin. Car tout partisans et
propagateurs qu?ils fussent de la division du travail et de l?emploi des machines (seuls capables de permettre
l?accroissement presque à l?infini de la production et son bon marché, sans lesquels ils pensaient à bon droit
qu?on ne pourrait pas Héteindre le paupérismeI), ils n?en étaient pas moins sensibles aux efforts et aux sacrifices
que ces méthodes nouvelles imposaient aux ouvriers, au moins dans un premier temps. Ils montraient ? ce qui
fut longtemps vrai ? que les machines ne supprimaient pas vraiment le travail, mais le déplaçaient et qu?après
un certain temps la fabrication dans laquelle les machines ouvrières été introduites, occupait un plus grand
nombre d?hommes qu?auparavant. 2
Et qui voudrait croire, parmi nos Hpolitiquement correctsI du forum, de l?université ou du prétoire que ce texte
de 1803 sur les effets de la division du travail est de Jean-Baptiste Say, l?Adam Smith français : ! Un homme
qui ne fait pendant toute sa vie qu?une m3me opération parvient à coup sPr à l?exécuter
mieux et plus promptement, mais en m3me temps il devient moins capable de tout autre
occupation soit physique, soit morale. Ses autres facultés s?éteignent et il en résulte une
dégénération dans l?homme considéré individuellement. C?est un triste témoignage à se
rendre que de n?avoir jamais fait que la dixLhuitième partie d?une épingle.3 9...; La
séparation des travaux est un habile emploi des forces de l?homme, elle accroRt les
produits de la société, sa puissance et ses jouissances, mais elle Cte quelque chose à la
capacité de chaque homme pris individuellement >.
La solution, Say l?entrevoyait dans le développement et le meilleur emploi de la partie de l?existence qui n?est
pas consacrée au travail-gagne pain, dans ! les facilités qu?une civilisation plus avancée procure
à tous les hommes pour perfectionner leur intelligence et leurs qualités morales >.
! L?instruction de la première enfance mise à la portée des familles d?ouvriers,
l?instruction qu?ils peuvent puiser dans des livres peu chers et cette masse de lumière qui
circule perpétuellement au milieu d?une nation civilisée et industrieuse ne permettent
pas qu?aucun de ses membres soit abruti seulement par la nature de son travail. Un
ouvrier n?est pas constamment occupé de sa profession. Il passe nécessairement une
partie de ses instants à ses repas et ses jours de repos au sein de sa famille. S?il se livre
à des vices abrutissants, c?est plutCt aux institutions sociales qu?à la nature de son
travail qu?il faut les attribuer >.4
Cent vingt-cinq ans plus tard, au romancier Georges Duhamel qui déplorait l?organisation scientifique du
travail, le taylorisme ? on disait en France la Hrationalisation ? en quoi il voyait, avec bien d?autres, le méfait
suprême de la HcivilisationI, l?abrutissement des hommes par le travail parcellaire et répétitif, l?ouvrier
mécanicien Hyacinthe Dubreuil répondait qu?il appréciait quant à lui bien différemment un système qui avait
permis aux ouvriers de ne plus passer à l?atelier que huit heures par jour au lieu de dix ou de douze.
Signalons ici, parce que nous n?aurons pas l?occasion d?y revenir en ce chapitre, un des éléments de la part
d?utopie que comportait la pensée libérale du 19ème siècle : la croyance (le mot s?impose) en la vertu quasimagique
d?une formation intellectuelle de type scolaire, on devrait dire cléricale ? de clerc qui veut dire
intellectuel ? trop éloignée du métier et de la vie. Car il ne faut pas oublier que les promoteurs quasi-héroïques
de l?obligation scolaire furent des libéraux, injustement accusés pour cela par Jules Guesde, l?introducteur du
marxisme (et quel marxisme !) dans le mouvement socialiste en France, de chercher à procurer aux
exploiteurs capitalistes une main-d?oeuvre plus rentable.
La réhabilitation du salariat
Comme elle a donné au travail productif ses lettres de noblesse, la pensée libérale a puissamment contribué
à la réhabilitation morale du salariat. Car le salaire a été considéré longtemps comme une forme inférieure et
même dégradante de revenu. Un salarié, c?était quelque chose comme un mercenaire. Le 10 août 1789,
Mirabeau avait ! blessé la dignité du sacerdoce > en proposant que la nation ! salariSt les
ministres des autels > et il tenta d?apaiser l?ire épiscopale en dénonçant ! les préjugés d?ignorance
orgueilleuse qui font dédaigner les mots salaire et salarié >. Car il ne connaissait quant à lui que
! trois manières d?exister dans la société T mendiant, voleur ou salarié >.5
Napoléon se le tint pour dit et, en négociant le Concordat, il veilla à ne pas heurter l?amour-propre des
évêques ; les prêtres ne recevraient pas de l?Etat un salaire, mais un traitement.
En pleine révolution de 1848, Bastiat dut se battre pour faire admettre que, ! considéré sans son
origine, sa nature et sa forme, le salaire n?a en luiLm3me rien de dégradant >. A juste titre, il
faisait grief aux socialistes d?avoir surenchéri sur ce préjugé aristocratique et clérical : ! Peu s?en faut qu?ils
ne l?aient signalé comme une forme à peine adoucie de l?esclavage et du servage >.
Il reprochait à leur propagande d?avoir fait ! pénétrer la haine du salariat dans la classe m3me
des salariés >, et c?est en effet la source d?une grande misère morale que d?avoir honte de la façon dont on
gagne sa vie, si honorablement que ce soit.
! Les ouvriers se sont dégoPtés de cette forme de rémunération. Elle leur a paru injuste,
humiliante, odieuse. Ils ont cru qu?elle les frappait du sceau de la servitude. Ils ont voulu
participer selon d?autres procédés à la répartition de la richesse. De là à s?engouer des
plus folles utopies, il n?y avait qu?un pas V et ce pas a été franchi. A la révolution de
Février, la grande préoccupation des ouvriers a été de se débarrasser du salaire. Sur les
moyens, ils ont consulté les dieux, mais quand les dieux ne sont pas restés muets, ils
n?ont selon l?usage rendu que d?obscurs oracles, dans lesquels dominait le grand mot
d?association, comme si association et salaire étaient incompatibles ! >.6
A la vérité, les socialistes n?étaient pas seuls à considérer le salariat comme une opprobre, et même une
abjection. L?excellent Pierre Larousse qui, en son Hgrand dic-tionnaire universel du _I_e siècleI ne cachait pas
ses convictions libérales (Hle beau mot de libéralismeI) écrivait au mot salaire, après avoir multiplié les citations
d?auteurs défa-vorables au salariat (! le salaire n?est que l?esclavage prolongé > Chateaubriand),
que seule l?association de production permettrait à l?ouvrier d?échapper ! à la tyrannie du salariat, cette
forme moderne du servage >. Ainsi s?explique que tant de penseurs, de publicistes et d?hommes
politiques libéraux ? et non des moins connus jusque de nos jours- menèrent campagne sous la Deuxième
République et le Second Empire en faveur des associations ouvrières de consommation et de production, de
celles-ci surtout. Certains allèrent même -Léon Say qui fut l?initiateur, Léon ralras, d?Haussonville, Hippolyte
Comte, Casimir-Périer, Jules Simon, Delessert, Récamier, Germain, Benoist-d?Azy, le duc Décazes ? jusqu?à
fonder de leurs propres deniers en 1864 une Hcaisse d?escompte des associations populairesI dont l?objet était
d?aider, sans but lucratif, les sociétés ouvrières de production et de consommation à réunir leurs premiers
fonds.
Napoléon III tenta de faciliter les efforts en ce sens avec sa loi des 24-29 juillet 1867, qui, en même temps
qu?elle reconnaissait aux sociétés anonymes (associations typiquement capitalistes) le droit de se former sans
l?autorisation de la puissance publique, définissait sous le titre énigmatique de Hdispositions particulières des
sociétés à capital variableI le statut de ce que le langage courant commençait à désigner du nom de
Hcoopératives de productionI.
Sans doute les libéraux n?allaient-ils pas, ce faisant, à l?encontre de la pensée libérale, car la coopérative, elle
aussi, est soumise à la concurrence et aux autres lois du marché. Et ils pouvaient exciper du fait que, outre
que l?ouvrier coopérateur échappait à l?HhumiliationI du salaire qui semblait ravaler le travail au rang d?une
marchandise ainsi qu?à la tutelle d?un patron, il accédait ainsi à la propriété et notamment à la propriété de ses
instruments de travail. L?école libérale a toujours souhaité la diffusion la plus large possible de la propriété.
Villermé pourtant les avait mis en garde non contre le principe économique de la coopérative, mais contre
les difficultés HpolitiquesI d?un type d?association qui ne pouvait ! exister qu?à la condition d?une
estime, d?une amitié réciproques, d?un accord parfait et d?une certaine conformité de
sentiments, de volonté, surtout dans les tendances morales de ceux qui la composent
9...; EssayeD donc de maintenir constamment unis dans une m3me opinion et en bonne
intelligence seulement dix hommes. EssayeD de les plier à une organisation qui les rende
solidaires; puis, quand vous aureD vu la persistance, la ténacité qu?il faut avoir, les
immenses difficultés de cette tSche, vous nous direD si vous croyeD encore à la
possibilité d?envelopper dans une m3me organisation et de rendre sérieusement
solidaires des milliers d?individus >.7
Bref, la réussite d?une association ouvrière ne peut-être, en France surtout, qu?une exception, ce mode
d?activité économique échouant beaucoup moins à cause des impératifs inexorables des lois du marchés que
du fait des difficultés du gouvernement des hommes, dont on a trop tendance à oublier que leurs groupements,
dès qu?ils parviennent à un certain niveau d?effectif rapidement atteint, ne peuvent continuer de vivre et de
progresser qu?en sécrétant, en quelque sorte, un pouvoir, une direction, pour les gouverner.
Osons dire que cette dérive marginale de la pensée libérale au _I_e siècle n?a pas été sans conséquence
sur l?évolution du mouvement ouvrier.
Certes, c?est la contamination de l?idée syndicale par les doctrines socialistes et par les rêveries anarchistes
qui a conduit le mouvement syndical à la redoutable incapacité de sortir de la contestation que nous lui
connaissons aujourd?hui. Mais on ne peut pas oublier que notre premier syndicalisme, celui de la fin du Second
Empire et des débuts de la Troisième République, qui n?était nullement révolutionnaire, nullement étatiste,
encore moins HcollectivisteI, s?est fourvoyé dans la coopération aux applaudissements de certains libéraux.
Chaque syndicat se croyait obligé de s?adjoindre un atelier coopératif dont l?inéluctable faillite entraînait à peu
près aussi inéluctablement la ruine et la disparition de la chambre syndicale.
Echecs répétés qui auraient pu être formateurs et salutaires si les désillusions qu?ils causèrent n?avaient
ouvert une brèche par où s?engouffra toute la démagogie socialiste et son affirmation qu?il n?y avait pas à perdre
son temps à rapetisser le vieux monde, maintenant que le collectivisme offrait sa panacée sociale. C?est du
temps de ces illusions sur les possibilités de la coopération que date la fameuse formule qui figure encore dans
les statuts de la CGT Force Ouvrière : ! la disparition du patronat et du salariat >, car c?était alors
l?association ouvrière de production qui paraissait présenter le modèle d?une entreprise sans salarié et sans
patron. La coopérative écartée, la formule a permis de rattacher à l?idée syndicale des notions comme celles
de nationalisation et de socialisation qui, en fin d?analyse, lui sont étrangères.
Pourtant, les libéraux avaient tendu la main au mouvement syndical pour sa défense du salariat.
Bastiat déjà avait souligné que dans leur recherche de la sécurité commune à tous les hommes, dans leur désir
! d?3tre tranquilles sur leur avenir, de savoir sur quoi compter, de pouvoir disposer d?avance
tous leurs arrangements >, les ouvriers trouvaient un commencement de solution dans cette forme de
rémunération qu?est le salaire. Elle les délivre, si l?on peut dire, de la servitude de la marchandise, car celui qui
recevrait pour paiement de son travail la marchandise qu?il a fabriqué devrait attendre de l?avoir vendue avant
d?être vraiment rémunéré. Bastiat priait les socialistes de considérer lesquels était le plus assuré d?être payé, de
l?ouvrier qui reçoit une part du produit ou de celui qui perçoit un salaire.
Leroy-Beaulieu lui fera écho à la fin du siècle : ! Un salaire présente pour l?ouvrier ces deux
avantages T le dégager de l?inconnu des résultats de la production, lui permettre, sans
attendre ces résultats, de satisfaire ses besoins qui sont immédiats >.8
Et de produire à l?appui de cet exemple (qui de surcroît nous rappelle que la construction immobilière à
toujours eu une allure chaotique avec des hauts qui peuvent être des pics et des bas en forme d?abîmes) :
! De []^ à [_, on a construit une douDaine de mille maisons à Paris. Les ouvriers
ma`ons, charpentiers, couvreurs, ont été occupés très activement avec des salaires
moyens de ], ou ^ francs par jour. 9...; Or, sur dix entrepreneurs de ces travaux si
rémunérateurs pour les ouvriers, neuf au moins ont fait faillite ou sont tombés en
liquidation, les maisons qui leur avaient été pr3tées ont perdu la moitié de leur avoir,
quelquesLunes les quatre cinquièLmes >.9 Mais les ouvriers avaient été payés.
La liberté
de la consommation
Le salaire assure aussi à l?ouvrier la liberté de la consommation, car de son salaire, il fait ce qu?il veut.
En dépit des laudateurs du temps passé, du temps où le compagnon mangeait à la table du maître et
couchait dans un coin de son logis, et en dépit aussi des rêveurs du socialisme dont l?idéal serait que la société
prît en charge tous les individus et les pourvût de tout (Hà chacun selon ses besoinsI) sous prétexte de les
libérer de toutes les servitudes matérielles, le salaire monétaire, constitue l?un des fondements nécessaires des
libertés individuelles.
Certes, lent d?abord, puis brusquement accéléré avec l?abolition définitive des corporations en 1791,
aggravé ensuite par l?apparition du capitalisme industriel, ce passage d?un type de rémunération (le
compagnon à la charge du maître) à un autre (Hvoilà ton argent, arran- ge-toi à ta guiseI) a provoqué
dans toute une partie des classes ouvrières un sentiment d?abandon, de déréliction qui a profondément et
dura- blement marqué les consciences, dans toutes les classes de la société. On vit nombre d?employeurs
(le mot ne sera d?usage courant que beaucoup plus tard) pratiquer ce qu?on appelait le patronage, ce qu?on
ap-pelle aujourd?hui avec une nuance de dénigrement le paternalisme, dont l?une des pratiques (les
HéconomatsI où les ouvriers de l?usine trouvaient tout à meilleur prix) constituait indubitablement dans les faits
un retour indirect au paiement en nature.
Les libéraux peuvent bien souvent aller chercher l?expression de leur propre pensée jusque chez ceux qui
font profession de les condamner. On leur a tant emprunté, sans le dire ! Et ce qu?ils énoncent est si conforme
à la nature des choses qu?on est bien forcé d?y revenir dès que la réalité ébranle les idéologies et s?impose aux
esprits.
C?est donc à des socialistes que nous nous donnerons le luxe de demander la défense et illustration du
salaire en argent, du salaire direct, ...du salaire libéral.
En 1886, les mineurs de Decazeville firent une grève demeurée lugubrement célèbre dans les annales du
mouvement ouvrier parce qu?elle fut marquée par la défenestration mortelle du sous-directeur de la compagnie,
l?ingénieur ratrin. Le fondateur du syndicalisme des mineurs dans le Nord, Emile Basly, député de Paris
depuis 1885, dénonça à la tribune du Palais-Bourbon, les pratiques de l?économat (géré par la Compagnie.)
qui faisaient que la plupart des mineurs touchaient la plus large part de leur salaire, la totalité parfois, sous
forme de jetons et de bons qui n?avaient cours que dans les magasins de l?économat, et il réclama la
suppression de cet économat qui, dit-il, confisquait Hla liberté de consommationI.
Un an plus tard, rapporteur du projet de loi concernant l?institution de délégués à la sécurité dans les mines,
Jean Jaurès (qui, il est vrai, n?avait pas encore donné son adhésion au socialisme collectiviste) évoqua à son
tour ces ouvriers qui n?avaient jamais été payés qu?en nature, qui étaient rivés à une sorte de compte-courant
perpétuel et qui n?avaient jamais ! vu reluire dans un peu d?or un peu de liberté >.10
Bastiat était donc bien fondé à écrire que les classes laborieuses s?étaient ! élevées jusqu?au
salariat > et que c?était là un des progrès de la civilisation, même si elles ne devaient pas en rester là dans
leurs efforts pour acquérir la sécurité.
A la fin du siècle, P. Leroy-Beaulieu sentira encore la nécessité de défendre l?honneur du salariat et
consacrera des pages à montrer que ! de tous les contrats humains, le salaire, c?est à dire la
rémunération fixée d?avance, soit d?après le temps de travail, soit d?après un tarif pour
chaque unité d?ouvrage fait, est le contrat le plus répandu, le plus général, celui qui
s?adapte aux occupations les plus diverses, qui a cours dans les pays les plus différents
9...;, nul 9autre; contrat n?ayant à un pareil degré un caractère de généralité, approchant
presque de l?universalité >.11
Ce qui était vrai en 1896 l?est plus encore cent ans plus tard. Les PDG eux-mêmes sont aujourd?hui des
salariés et tiennent à l?être; et l?ironie des choses a même fait que l?action syndicale menée sous le signe de
l?abolition du salariat, a elle même contribué puissamment à la consolidation et à la généralisation de cette
forme de revenu, toute chargée qu?elle fût de la malédiction socialiste.
L?organisation
du marché du travail
Libérateur en soi, le salaire n?en restait pas moins terriblement aléatoire en ces premiers temps d?extension
au salariat. Il était soumis aux lois du marché, et cela dans les conditions les plus défavorables, car, non
seulement l?Assemblée constituante avait, en 1791, par le décret d?Allarde, aboli définitivement les corporations
et proclamé la liberté du travail, mais, sous l?influence, non plus cette fois de la pensée libérale, mais des
doctrines quasi totalitaires de Jean-Jacques Rousseau, elle avait, prise d?une sorte de phobie, interdit toutes
les associations ? les associations de capitaux aussi bien que celle des ouvriers salariés, tout comme les
associations politiques. Elle n?avait pas toléré qu?aucun HcorpsI se formât entre les individus citoyens d?une
part, l?Etat de l?autre; et, bravant la nature humaine, incontestablement sociale, sa Déclaration des droits de
l?homme et du citoyen avait délibérément ignoré le droit d?association.
Qui plus est, émue par une grève des charpentiers parisiens (mais alors on ne disait pas encore grève)
l?Assemblée constituante avait, à l?appel de René Le Chapelier, député de Rennes, interdit non seulement les
grèves, les cessations concertées et collectives du travail, mais les associations professionnelles, aussi bien
d?entrepreneurs que d?ouvriers et compagnons, nos syndicats. Elle stipulait que ce que nous appelons le
contrat de travail ne pouvait être qu?un accord passé Hde gré à gréI entre deux individus, le maître et l?ouvrier,
sans qu?aucun tiers (ni le gouvernement, ni la loi, ni une organisation quelconque) puisse intervenir dans la
discussion et la conclusion de ce contrat.
Quinze ans avant la loi Le Chapelier, Adam Smith avait déjà relevé que, dans cet affrontement entre le maître
et l?ouvrier, et bien qu?on eût de part et d?autre des individus libres et égaux en droit, la partie n?était pas égale.
Outre que les maîtres peuvent se concerter plus aisément que les ouvriers, fut-ce discrètement, ! ils sont
en état de tenir plus longtemps : Un propriétaire, un fermier, un maRtre fabricant ou
marchand, pourraient en général, sans occuper un seul ouvrier, vivre un an ou deux sur
les fonds qu?ils ont amassés. beaucoup d?ouvriers ne pourraient pas subsister sans
travail une semaine, très peu un mois et à peine un seul une année entière. A la longue,
il se peut que le maRtre ait autant besoin de l?ouvrier que celuiLci a besoin du maRtre, mais
le besoin du premier n?est pas si pressant >. 12
Jean-Baptiste Say reprendra en écho dès 1803 :
! Les salaires de l?ouvrier se règlent contradictoirement par une convention faite entre
l?ouvrier et le chef d?industrie T le premier cherche à recevoir le plus, l?autre à donner le
moins qu?il est possible, mais dans cette espèce de débat, il y a du cCté du maRtre un
avantage indépendant de ceux qu?il tient déjà de la nature de ses fonctions. Le maRtre et
l?ouvrier ont bien également besoin l?un de l?autre, puisque l?un ne peut faire aucun profit
sans le secours de l?autre, mais le besoin du maRtre est moins immédiat, moins pressant.
Il en est peu qui ne puissent vivre plusieurs mois, plusieurs années m3me, sans faire
travailler un seul ouvrier, tandis qu?il est peu d?ouvriers qui puissent, sans 3tre réduits
aux dernières extrémités, passer plusieurs semaines sans ouvrage. Il est bien difficile
que cette différence de position n?influe pas sur le règlement des salaires >.13
Les socialistes n?ont donc pas été les premiers, comme ils se complaisent à le croire, à dénoncer l?inégalité
du maître et de l?ouvrier sur le marché du travail. Le mérite en revient aux économistes, et on est injuste,
déloyal ou ignorant quand on ne leur en rend pas hommage. Il est permis toutefois de relever qu?il manque
quelque chose à leur analyse.
Dans sa confrontation avec son employeur éventuel, l?ouvrier n?est pas défavorisé seulement par son
incapacité à HtenirI longtemps sans ouvrage. Il souffre aussi d?être soumis à la redoutable concurrence de ceux
qui, comme lui, cherchent une embauche. Il est bien rare en effet que les demandeurs d?emplois (offreurs de
travail) soient moins nombreux que les emplois disponibles. L?offre est presque toujours supérieure à la
demande. Il s?ensuit donc sur le marché du travail une concurrence des ouvriers entre eux, qui conduit
inévitablement à la baisse du prix de la HmarchandiseI offerte en trop grande quantités, à la baisse des salaires.
S?il existe une place libre dans un atelier et dix candidats à la porte pour l?occuper, c?est, à qualité
professionnelle égale, celui qui offrira ses services à quelques centimes de moins que les camarades qui
obtiendra la place.
Bref, sur le marché du travail, l?adversaire pour ne pas dire l?ennemi, ce n?est pas le patron qui Hfait travaillerI
et dont on sollicite un emploi, mais les camarades qui, eux aussi, cherchent un travail et sont prêts à Hcasser
les prixI pour obtenir la préférence.
Les socialistes n?ont pas ignoré cet aspect des choses, mais ils ne s?y sont pas attardés. Marx y fait allusion
furtivement deux fois dans le Manifeste Communiste.14 Ils n?auraient pas voulu laisser croire qu?ils
pensaient que les ouvriers pussent être pour quelque chose dans leur malheur. Selon leurs dires, la
concurrence sur le marché du travail n?avait des effets dévastateurs que parce qu?elle était la conséquence de
la concurrence sur le marché des produits. Si les fabricants et manufacturiers n?étaient pas obligés de Hserrer
les prixI pour résister à la concurrence, ils montreraient moins d? HâpretéI dans la discussion des salaires.
Aussi, le salut de la classe ouvrière passait-il aux yeux des socialistes par une organisation de la production et
de la distribution qui soustrait l?une et l?autre aux lois du marché.
Les libéraux, quant à eux, ont cherché la solution dans l?organisation non du travail, mais du marché du
travail.
Le mérite de leurs premières démarches à la fois théoriques et pratiques revient à Gustave de Molinari (1819-
1912), libéral s?il en fut, futur rédacteur en chef du Journal des Economistes. Tout jeune, il s?était intéressé aux
Hmoyens d?améliorer le sort des classes laborieusesI. ! Elevé dans une ville industrielled (il était né à
Liège, avait vécu à Bruxelles, avant de s?installer à Paris), eil avait pu constater journellement
l?inégalité de la situation de l?ouvrier et de l?entrepreneur dans le débat du salaire et les
effets de cette situation inégale. Il avait vu de près l?ouvrier dépourvu d?avances et
immobilisé dans un marché étroit, obligé d?accepter les conditions qui lui étaient
proposées, si dures qu?elles puissent 3tre >.15
Deux faits sont particulièrement à retenir parmi ceux qui nourrirent sa réflexion. D?abord, ce qu?on pourrait
appeler l?opacité du marché du travail, l?ignorance dans laquelle se trouvaient le plus souvent les demandeurs
d?emploi de l?existence des emplois disponibles (et aussi la difficulté de se rendre là où il y avait des emplois,
faute notamment de savoir si ces emplois existaient vraiment). Enfin, la pression que les ouvriers à la
recherche d?une embauche exerçait les uns sur les autres sur ces marchés de louage de main d?oeuvre qu?à
Paris on appelait les HgrèvesI. En présence de leurs camarades, aucun d?eux (par amour propre, par esprit
de solidarité, par peur aussi des représailles) n?osait accepter un travail à un prix inférieur à ce qu?il avait été
convenu entre eux ou à ce qui se pratiquait normalement dans la profession.
D?où l?idée d?établir, ! dans les principaux centres d?industrie et d?agriculture, une bourse
du Travail où se rendraient les ouvriers qui auraient besoin de travail et les maRtres
d?atelier qui auraient besoin d?ouvriers. Le prix du travail pour chaque industrie y serait
chaque jour affiché 9...; les ouvriers 9...; pourraient de la sorte connaRtre, jour par jour, les
endroits où le travail s?obtient aux conditions les plus favorables, ceux où ils doivent se
porter de préférence pour en demander >.16
Autre projet, plus modeste :
! Nous proposons à tous les corps d?état de la ville de Paris de publier gratuitement
chaque semaine le bulletin des engagements d?ouvriers avec l?indication du taux des
salaires et de l?état de l?offre et de la demande, chaque métier ayant sa publication à jour
fixe 9...; Nous inviterons nos confrères des départements à publier le bulletin du Travail
de leurs localités respectives 9...; Chaque semaine, nous rassemblerons tous ces
bulletins et nous en composerons un bulletin général. Chaque semaine, tous les
travailleurs de France pourront avoir de la sorte sous les yeux le tableau de la situation
du travail dans les différentes parties du pays... >
! Nous nous adressons avant tout aux ouvriers des corps d?état de la ville de Paris.
Déjà, ils se trouvent organisés et ils possèdent des centres de placements réguliersd 9Les
egrèvesd dont nous parlions plus haut;. eRien ne serait plus facile que de livrer à la
publicité le bulletin de leurs transactions quotidiennes et de doter la France de la
publicité du travail >.17
Cette première idée d?une Hagence nationale de l?emploiI dut être renvoyée dans les limbes, par suite
notamment du refus des ouvriers. Molinari était allé la soumettre à une réunion des Tailleurs de pierre.
! Malheureusement > écrit-il, ceux-ci craignirent ! que la publication des prix du travail a
Paris n?attirSt une affluence plus considérable d?ouvriers dans ce grand centre de
population > et ils refusèrent leur concours.18
Le projet fut repris à partir de 1875 par la municipalité parisienne, adopté en 1886, après le vote de la loi
concernant les syndicats professionnels, un premier local ouvert en 1887 sous le nom d?annexe ns1, rue Jean-
Jacques Rousseau, la Bourse centrale actuelle, rue du Château d?Eau ne devant être inaugurée qu?en 1892.
La Bourse jouait un double rôle, celui d?un bureau de placement (ou d?une concentration de bureaux de
placement) et d?une maison de Syndicats, ce second rôle que n?avait pas prévu Molinari (et pour cause) devant
rapidement éclipser le premier.
Durant les premières années, les placements effectués par les syndicats admis à la Bourse se comptèrent
par milliers. Mais les différentes factions socialistes qui se disputèrent la direction de la Bourse firent bientôt de
celle-ci un centre d?agitation révolutionnaire, décourageant ainsi les patrons de venir y chercher le personnel
dont ils avaient besoin et les ouvriers de s?y inscrire.
D?autre part, la municipalité parisienne, qui logeait gratuitement les syndicats dans les deux immeubles de la
Bourse du Travail, et qui versait à celle-ci une subvention annuelle pour en assurer l?entretien et le
fonctionnement, avait mis une condition et une seule à l?admission des syndicats dans la Bourse : qu?ils fissent
du placement, et qu?ils le fissent gratuitement.
Idée malencontreuse qui, en obligeant les syndicats à ne pas faire payer les services qu?ils rendaient non à
titre collectif mais à titre individuel, a développé chez eux un HsubventionnismeI dont ils n?ont jamais pu se
défaire : l?habitude de vivre grâce à d?autres ressources que leurs ressources propres, celles-ci devant se
limiter aux cotisations des militants, à l?exclusion, répétons-le, du paiement des services rendus aux individus,
syndiqués et non syndiqués, alors qu?il aurait été parfaitement justifié de les leur facturer, aux non syndiqués
surtout. D?où cette évolution fâcheuse, entamée à peu près dès l?ouverture de la Bourse, d?un syndicalisme
utilitaire vers un syndicalisme idéologique, assurément moins ancré dans la réalité, d?autant plus que
cette HidéologisationI de type révolutionnaire écartait la grande majorité des ouvriers et des employés qui
n?aspiraient nullement à la révolution.
Le droit de grève
et le droit de coalition
Leur philosophie fondamentale poussait les libéraux non pas à demander au gouvernement ou au législateur
de résoudre par le moyen d?arrêtés, de décrets ou de lois, les problèmes des ouvriers (non plus que des
autres) relatifs aux salaires, aux conditions de travail ou à la protection sociale collective, mais à les amener
à fournir aux ouvriers (et aux autres) les instruments juridiques dont ils avaient besoin pour Hfaire leurs affaires
eux-mêmesI ; faire au moins disparaître de la loi les dispositions juridiques qui faisaient obstacle à la
prise en main par les uns ou les autres de la défense des intérêts qui leur en étaient propres.
C?est ainsi qu?ils s?en prirent à la loi le Chapelier, aux articles du Code pénal qui en étaient issus et qu?ils
finirent par en avoir raison.
Le 17 novembre 1849 (et bien que ! ses poumons ne pussent lutter avec les orages
parlementaires >), Bastiat intervient à l?Assemblée législative pour défendre ce qui n?était pas encore le
droit de grève : le droit pour un ouvrier de cesser son travail si les conditions de salaire que lui offre son
employeur ne lui conviennent pas.
! huoi ! je suis en face d?un patron, nous débattons le prix, celui qu?il m?offre ne me
convient pas, je ne commets aucune violence, je me retire, et vous dites que c?est moi qui
porte atteinte à la liberté du patron, parce que je nuis à son industrie ! Ce que vous
proclameD là, c?est l?esclavage, car qu?estLce qu?un esclave si ce n?est l?homme forcé par la
loi de travailler à des conditions qu?il repousse >
! 9...; Vous dites ensuite que les ouvriers, quand ils se coalisent (quand ils font grève) se
font du tort à euxLm3mes et vous parteD de là pour dire que la loi doit emp3cher le
chCmage ( la cessation du travail). je suis d?accord avec vous que, dans la plupart des cas,
les ouvriers se nuisent à euxLm3mes. Mais c?est précisément pour cela que je voudrais
qu?ils fussent libres, parce que la liberté leur apprendrait qu?ils se nuisent à euxLm3mes.
Et vous, vous en tireD cette conséquence qu?il faut que la loi intervienne et les attache à
l?atelier. Mais vous faites ainsi entrer la loi dans une voie bien dangereuse >.
! Tous les jours, vous accuseD les socialistes de vouloir faire intervenir la loi en toute
choses, de vouloir effacer la responsabilité personnelle. Tous les jours, vous vous
plaigneD de ce que partout où il y a un mal, une souffrance, une douleur, l?homme invoque
sans cesse les lois et l?Etat.
! huant à moi, je ne veux pas que parce qu?un homme chCme et que par cela m3me il
dévore une partie de ses économies, la loi puisse lui dire T eTu travailleras dans cet
atelier, quoi qu?on ne t?accorde pas le prix que tu demandes.9...;
! Vous avoueD vousLm3mes que, sous l?empire de votre législation, l?offre et la demande
ne sont plus à deux de jeu, puisque la coalition des patrons ne peut pas 3tre saisie, et
c?est évident T deux, trois patrons déjeunent ensemble, font une coalition, personne n?en
sait rien. Celle des ouvriers sera toujours saisie puisqu?elle se fait au grand jour d.19
L?assaut échoua, mais il devait être renouvelé quinze ans plus tard, cette fois non sans succès, et ce sont
des libéraux qui le lancèrent.
Car c?est le très libéral Emile Ollivier ? un homme plus grand que son destin ? qui convainquit Napoléon III,
qui à vrai dire y était tout prêt, qu?il était temps d?abolir toute une partie du dispositif répressif que la
Constituante avait construit à l?appel de Le Chapelier.
La loi du 25 mars 1864, dont Ollivier fut l?éloquent, courageux et obstiné rapporteur, abolit le délit de coalition,
le remplaça par le délit d?entrave à la liberté du travail, et du coup reconnut la licéité de la grève : nul ne pouvait
plus être poursuivi devant les tribunaux pour s?être concerté avec ses camarades en vue de cesser
collectivement le travail, pas même ceux qui avaient été les HmoteursI de cette coalition, on dira plus tard les
HmeneursI.
Sans doute, comme le fit remarquer notamment Jules Simon, un autre libéral, la loi était-elle boiteuse en ceci
que, pour se coaliser, pour se concerter, il faut se réunir et qu?on ne pouvait alors se réunir publiquement
qu?avec l?autorisation de la police. L?anomalie fut réparée trois ans plus tard.
En 1867, la loi reconnut le liberté des réunions publiques, à la seule condition que dans ces réunions, on ne
traitât ni de sujets politiques, ni de sujets religieux, mais essentiellement de problèmes économiques et
sociaux. La loi était faite sur mesure pour les ouvriers.
La même année 1867, l?Empereur étendait aux chambres syndicales ouvrières le régime de la Htolérance
administrativeI. L?Empire libéral, la conversion de l?Empire au libéralisme depuis le traité de libre-échange
conclu avec l?Angleterre en 1860, continuait de porter ses fruits.
Nous ne dirons pas ici comment ces dispositifs libéraux, mis en place dans l?intention déclarée de fournir aux
ouvriers les moyens de mieux défendre leurs intérêts, furent déviés rapidement de leur vocation première par
des révolutionnaires de tous genres, les grèves surtout par les blanquistes, le droit de réunion par tous les
ennemis du régime impérial, dont le nombre croissait dans ce qu?on pourrait appeler les marges de la classe
politique à mesure que la politique de Napoléon III en faveur du monde ouvrier lui gagnait des sympathies dans
les élites professionnelles.20
La liberté syndicale
Les hommes politiques libéraux ne tardèrent pas à se rendre compte que les coalitions et réunions
informelles telles que les lois de mars 1864 et juin 1868 les avaient permises se prêtaient à tous les
débordements et désordres auxquels sont portés par nature tous les rassemblements d?individus quand ils ne
sont pas encadrés, structurés, disciplinés par une organisation consciente d?elle-même.
Quant aux Chambres syndicales ouvrières qui, à partir de 1872, renaissaient de toutes parts, en l?absence
des socialistes, après les ravages de la guerre et de la Commune, le régime de la Htolérance administrativeI
qui ne leur conférait pas la personnalité civile, les laissait sans moyen pour mener dans l?ordre la défense et
la promotion des intérêts ouvriers : elles n?avaient même pas le droit d?ouvrir à leur nom un livret de caisse
d?épargne et les contrats qu?elles pouvaient signer avec des patrons n?avaient qu?une valeur morale et
n?engageaient vraiment personne.
Aussi, fut-il entrepris d?abattre un nouveau pan de la loi Le Chapelier et de permettre ce qu?elle avait interdit,
à savoir pour ! les citoyens d?un m3me état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont
boutique ouverte, les ouvriers et compagnons d?un art quelconque >, le droit ! lorsqu?ils se
trouveront ensemble, de nommer présidents, secrétaires et syndics, de tenir des
registres, prendre des arr3tés ou délibérations, former des règlements sur leurs intér3ts
communs >, bref de constituer des associations professionnelles, nos syndicats.
La première proposition de loi visant à reconnaître aux syndicats professionnels le droit de se constituer
librement et d?obtenir la personnalité civile sans autre formalité que le dépôt de leurs statuts auprès d?une
administration publique fut déposée en 1876 par celui des hommes politiques libéraux de la Troisième
République qui, après raldeck -Rousseau, a pris la plus grande part à la politique ouvrière du libéralisme :
Edouard Lockroy, un nom tombé dans l?oubli, sauf peut-être pour les biographes de Victor Hugo, qui savent que
Lockroy fut le second mari de la veuve de Charles Hugo, et, à ce titre, le tuteur de Goerges et de Jeanne, sauf
pour les historiens de la Tour Eiffel, puisque ce fut Lockroy, ministre du commerce, qui signa avec l?illustre
ingénieur le contrat auquel on doit la Tour.
Il fallut huit ans à la proposition de Lockroy pour que, relayée par d?au-tres propositions, convertie en projet par
le libéral raldeck Rousseau, alors ministre de l?intérieur, elle devînt la loi du 21 mars 1884. Huit ans au cours
desquels elle se heurta, non seulement à l?hostilité des conservateurs et de patrons aussi aveugles qu?égoïstes,
mais aussi, mais surtout aux socialistes de tous bords et à ceux des groupements syndicaux sur qui ils étaient
parvenus à étendre leur emprise.
Ils la dénonçèrent comme une Hloi de policeI parce qu?elle faisait obligation aux syndicats ? s?ils désiraient être
des entités juridiques légalement fondées ? de déposer à la mairie leurs statuts et le nom de leurs administrateurs
et l?on voudrait pouvoir citer en entier l?article que Jules Guesde vociféra en mai 1884 dans le Cri du Peuple
contre ce qu?il appelait ! une nouvelle loi Le Chapelier >.
! Notre bourgeoisie ne désarme pas > assurait-il, ! au contraire. Elle ne fait que déplacer
ses barrières protectrices et les transporter là où elles peuvent 3tre efficaces T sur le
terrain politique. Ce n?est pas en réalité l?abrogation de la loi le Chapelier, c?est sa
modernisation, son adaptation aux nouvelles nécessités capitalistes. Sous couleurs
d?autoriser l?organisation professionnelle de notre classe ouvrière, la nouvelle loi n?a
qu?un but T emp3cher son organisation politique >
Mais, concluait-il ! cet emp3chement vient trop tard >, ! le Parti ouvrier est aujourd?hui
trop fort > pour que cette manoeuvre machiavélique de la bourgeoisie l?empêche d?aboutir, car Jules
Guesde a vécu trente ans dans l?illusion que la révolution socialiste allait éclater le lendemain matin ? avant de
devenir en 1914 ministre d?Etat dans un gouvernement d?union sacrée.
Il enrageait à la pensée que la liberté syndicale contribuait à renforcer chez les ouvriers l?idée ? l?illusion selon
lui ? qu?ils pouvaient améliorer leur sort dans le cadre de la société capitaliste, les détournant ainsi de l?action
politique révolutionnaire dont il s?acharnait à prétendre qu?elle était ! la condition indispensable > de
l?! affranchissement économique > de la classe ouvrière.21
Ce serait une longue histoire que celle des combats menés contre cette loi par toute une partie des socialistes
et la quasi totalité des anarchistes. Partout où ceux-ci le pouvaient, ils mettaient la main sur les syndicats, mais
pour les maintenir en dehors de la loi et leur faire faire une gymnastique révolutionnaire qui les détournait de leur
vocation naturelle et écartait d?eux la majeure partie des travailleurs salariés, peu soucieuse de s?engager dans
une aventure vouée à l?échec et dont la réussite aux yeux de plus d?un aurait été une catastrophe.
Quand, en 1900 et 1901, raldeck-Rousseau, cette fois président du conseil, aidé du socialiste indépendant
Alexandre Millerand (pour cette raison traité en renégat et en traître par toute la meute des révolutionnaires)
tentèrent de conforter et d?étendre la loi de 1884, notamment en accordant la personnalité civile aux unions de
syndicats, ils durent battre en retraite devant l?hostilité des socialistes à la manière de Jules Guesde et de ceux
qu?on commençait à appeler les syndicalistes révolutionnaires, ceux-ci HtenantI les directions de la CGT naissante,
de la Fédération des Bourses du Travail et de nombre de fédérations d?industrie ou de métier.
Pensez-donc ! Le projet visait à étendre le droit de propriété des syndicats, leur reconnaissait celui de fonder
des sociétés commerciales, des écoles professionnelles, des hospices, des hôpitaux, bref les moyens de
mener une action sociale en profondeur. Mais c?était vouloir transformer les syndicats en capitalistes, les
embourgeoiser, les enraciner dans la société présente, faire d?eux des gestionnaires, ce qui rime avec
révolutionnaire, mais seulement dans les mots : au niveau des idées, c?est l?antagonisme.22
Il faudra attendre la loi du 20 mars 1920 pour que les unions de syndicats (c?est-à-dire, entre autres, les
confédérations) se voient reconnu la capacité civile.
Les conventions collectives :
les libéraux pour,
les révolutionnaires contre
Même aventure avec la législation des conventions collectives. Les syndicats étant, dans la pensée libérale,
non des machines à faire des grèves, mais des machines à faire des contrats, Edouard Lockroy avait prévu
dans sa proposition de 1876 ? c?était l?article 4 ? que ! les syndicats d?une m3me industrie
composés l?un de patrons, l?autre d?ouvriers 9pourraient; conclure entre eux des
conventions ayant pour objet de régler les rapports professionnels des membres d?un
syndicat avec ceux de l?autre. Ces conventions auront force de contrat et engageront
tous les membres des parties contractantes pour la durée stipulée. Les dites conventions
ne pourront 3tre établies que pour une durée maximale de cinq ans >.
Cette proposition n?avait pas été reprise dans la loi du 21 mars 1884, ni dans le projet Barthou de 1902, mais
elle fit l?objet d?un important projet de loi déposé le 2 juillet 1906 ? donc en pleine guerre de la CGT
révolutionnaire contre le gouvernement ? par Gaston Doumergue, un libéral lui aussi, alors ministre du
commerce, de l?industrie et du travail.
(Ouvrons ici une parenthèse. La première pierre du futur ministère du Travail avait été posée en 1886 par
E.Lockroy quand il avait enlevé au ministère de l?Intérieur les services concernant les syndicats pour les
rattacher au Ministère du Commerce, devenu par ses soins ministère du Commerce et de l?Industrie. Même au
temps de raldeck-Rousseau et d?Alexandre Millerand, les services concernant le travail étaient restés
rattachés au ministère du commerce et de l?industrie. Ce fut Sarrien, un libéral lui aussi qui, en constituant son
gouvernement le 14 mars 1906 (six semaines avant le tumultueux 1er mai 1906) éleva ces services à la dignité
ministérielle en créant le ministère du Commerce, de l?Industrie et du Travail, confié, on l?a vu, à G.Doumergue.
Six mois plus tard, Clémenceau, dont on nous accordera qu?il n?était guère touché par la grâce socialiste, fit le
dernier pas en consacrant au Travail un ministère à part entière).
Pensa-t-il se concilier les socialistes en confiant ce ministère à un socialiste indépendant, René Viviani ? Si
oui, son calcul se révéla faux, car toutes les sectes révolutionnaires, y compris les plus honorables se
déchaînèrent contre cette innovation. Hubert Lagardelle, pour ne citer que lui, énonça péremptoirement qu?un
! Ministère du Travail serait une source de corruption autrement profonde que le
Ministère du Commerce >, qu?il allait ! gouvernementaliser la classe ouvrière >.23
La gouvernementaliser, c?est-à-dire l?aider à sortir des sentiers battus, mais sans issue de la Révolution.
Le projet Doumergue, très complet, trop peut-être, portait sur les différents aspects du contrat de travail, et
notamment ! sur les conventions collectives relatives au contrat de travail >.
! La convention collective du travail >, disait l?exposé des motifs, ! est une forme nouvelle
de contrat qui n?a pas encore re`u une consécration légale, mais qui tend à se répandre
de plus en plus > (Relevons le caractère libéral de cette démarche législative qui aime que le fait précède
la loi). e Elle ne constitue pas un contrat de travail, mais détermine les conditions
générale auxquelles devront satisfaire les contrats individuels passés entre employeurs
et employés parties à la convention 9...;. Très populaire parmi les ouvriers, la convention
collective de travail n?a pas moins été favorablement accueillie par les patrons de
Commentaires